Quand Angèle fut seule… (texte)


Je sais…  Je n’écris plus très souvent pour vous présenter notre travail.  Comme je l’ai mentionné : j’ai besoin de cette pause puisque je suis particulièrement occupée cette année et de toute façon, il me semble n’avoir plus rien d’intéressant à dire! ha!

Cela ne veut pas dire que nous ne travaillons pas, au contraire!

Pour le moment, mon fils de secondaire 2 nage dans les nouvelles.  Pour la prochaine semaine, nous lirons cette nouvelle à chute :

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QUAND ANGÈLE FUT SEULE …

         Bien sûr, tout n’avait pas toujours marché comme elle l’aurait souhaité pendant toutes ces années; mais tout de même, cela lui faisait drôle de se retrouver seule, assise à la grande table en bois. On lui avait pourtant souvent dit que c’était là le moment le plus pénible, le retour du cimetière. Tout s’était bien passé, tout se passe toujours bien d’ailleurs. L’église était pleine. Au cimetière, il lui avait fallu se faire embrasser par tout le village. Jusqu’à la vieille Thibault qui était là, elle qu’on n’avait pas vue depuis un an au moins. Depuis l’enterrement d’Émilie Martin en fait. Et encore, y était-elle seulement, à l’enterrement d’Émilie Martin ?

Impossible de se souvenir. Par contre, Angèle aurait sans doute pu citer le nom de tous ceux qui étaient là aujourd’hui. André, par exemple, qui lui faisait tourner la tête, au bal, il y a bien quarante ans de cela. C’était avant que n’arrive Baptiste. Baptiste et ses yeux bleus, Baptiste et ses chemises à fleurs, Baptiste et sa vieille bouffarde, qu’il disait tenir de son père, qui lui-même… En fait ce qui lui avait déplu aujourd’hui, ç’avait été de tomber nez à nez avec Germaine Richard, à la sortie du cimetière. Celle-là, à soixante ans passés, elle avait toujours l’air d’une catin. Qu’elle était d’ailleurs.

Angèle se leva. Tout cela était bien fini maintenant. Il fallait que la mort quitte la maison. Les bougies tout d’abord. Et puis les chaises, serrées en rang d’oignon le long du lit. Ensuite, le balai. Un coup d’œil au jardin en passant. Non, décidément, il n’était plus là, penché sur ses semis, essayant pour la troisième fois de la journée de voir si les radis venaient bien. Il n’était pas non plus là-bas, sous les saules. Ni même sous le pommier, emplissant un panier. Vraiment, tout s’était passé très vite, depuis le jour où en se réveillant, il lui avait dit que son ulcère recommençait à le taquiner. Il y était pourtant habitué, depuis le temps. Tout de même, il avait bientôt fallu faire venir le médecin. Mais celui, il le connaissait trop bien pour s’inquiéter vraiment. D’ailleurs, Baptiste se sentait déjà un peu mieux… Trois semaines plus tard, il faisait jurer à Angèle qu’elle ne les laisserait pas l’emmener à l’hôpital. Le médecin était revenu. Il ne comprenait pas. Rien à faire, Baptiste, tordu de douleur sur son lit, soutenait qu’il allait mieux, que demain, sans doute, tout cela serait déjà oublié. Mais, quand il était seul avec elle, il lui disait qu’il ne voulait pas mourir à l’hôpital. Il savait que c’était la fin, il avait fait son temps. La preuve, d’autres, plus jeunes, étaient partis avant lui… Il aurait seulement bien voulu tenir jusqu’à la Saint-Jean. Mais cela, il ne le disait pas. Angèle le savait, et cela lui suffisait. La Saint-Jean il ne l’avait pas vue cette année. Le curé était arrivé au soir, Baptiste était mort au petit jour. Le mal qui lui sciait le corps en deux avait triomphé. C’était normal.

Angèle ne l’avait pas entendue arriver. Cécile, après s’être changée, était venue voir si elle n’avait besoin de rien. De quoi aurait-elle pu voir besoin ? Angèle la fit asseoir. Elles parlèrent. Enfin, Cécile parla. De l’enterrement bien sûr, des larmes de quelques-uns, du chagrin de tous. Angèle l’entendait à peine.

Baptiste et elle n’étaient jamais sortis de Sainte-Croix, et elle le regrettait un peu. Elle aurait surtout bien aimé aller à Lourdes. Elle avait dû se contenter de processions télévisées. Elle l’avait aimé son Baptiste dès le début, ou presque. Pendant les premières années de leur mariage elle l’accompagnait aux champs pour lui donner la main. Mais depuis bien longtemps, elle n’en avait plus la force. Alors elle l’attendait veillant à ce que le café soit toujours chaud, sans jamais être bouillant.

Elle avait appris à le surveiller du coin de l’œil, levant à peine le nez de son ouvrage. Et puis, pas besoin de montre. Elle savait quand il lui fallait aller nourrir les volailles, préparer le dîner. Elle savait quand Baptiste rentrait. Souvent Cécile venait lui tenir compagnie. Elle apportait sa couture, et en même temps les dernières nouvelles du village. C’est ainsi qu’un jour elle lui dit, sur le ton de la conversation bien sûr, qu’il lui semblait bien avoir aperçu Baptiste discutant avec Germaine Richard, près de la vigne. Plusieurs fois au cours des mois qui suivirent, Cécile fit quelques autres  » discrètes  » allusions. Puis elle n’en parla plus. Mais alors Angèle savait. Elle ne disait rien. Peu à peu elle s’était habituée. Sans même avoir eu à y réfléchir, elle avait décidé de ne jamais en parler à Baptiste, ni à personne. C’était sa dignité. Cela avait duré jusqu’à ce que Baptiste tombe malade pour ne plus jamais se relever. Cela avait duré près de vingt ans. Son seul regret, disait-elle parfois, était de n’avoir pas eu d’enfants. Elle ne mentait pas. Encore une raison de détester la Germaine Richard d’ailleurs, car elle, elle avait un fils, né peu de temps après la mort de son père; Edmond Richard, un colosse aux yeux et aux cheveux noirs avait été emporté en quelques semaines par un mal terrible, dont personne n’avait jamais rien su. Le fils Richard, on ne le connaissait pas à Sainte-Croix. Il avait été élevé par une tante, à Angers. Un jour cependant, c’était juste avant que Baptiste ne tombe malade, il était venu voir sa mère. Cécile était là, bien sûr, puisque Cécile est toujours là où il se passe quelque chose. Elle lui avait trouvé un air niais, avec ses grands yeux bleus délavés. Angèle en avait semblé toute retournée.

Cécile était partie maintenant. La nuit était tombée. Angèle fit un peu de vaisselle. Elle lava quelques tasses, puis la vieille cafetière blanche, maintenant inutile, puisqu’Angèle ne buvait jamais de café. Elle la rangea tout en haut du bahut. Sous l’évier, elle prit quelques vieux pots à confiture vides. À quoi bon faire des confitures, elle en avait un plein buffet. Elle prit également quelques torchons, un paquet de mort-aux-rats aux trois-quarts vide, et s’en alla mettre le tout aux ordures. Il y avait bien vingt ans qu’on n’avait pas vu un rat dans la maison.

Pascal Mérigeau Quand Angèle fut seule…, 1983


J’adore ce type de lecture puisqu’on voit clairement le niveau de lecture de nos jeunes adolescents.  Pas toujours facile de comprendre la chute de ce genre de nouvelle!!!


Lire et comprendre

  1. Comme nous travaillons en parallèle le résumé, je lui demande, à chaque semaine, de me faire un court résumé de ces lectures de la semaine y compris celle-ci.
    • Il éprouve encore un peu de difficulté à bien résumer certains extraits.  Il a tendance à oublier certaines informations ou, au contraire, à en mettre beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour bien résumer le texte.
  2. Quel est le point de vue du narrateur ?  Justifie ton choix.
  3. À quel genre appartient cette nouvelle (fantastique, réaliste, autobiographique, policier ou science-fiction).  Justifie ta réponse par deux arguments.
  4. Etc…  On fait le tour du texte sous divers aspects.

Écrire

Choisir un autre point de vue, le narrateur est au choix : Cécile, Germaine ou Angèle qui sont interrogées par la police et qui rédige son rapport.

 


QUAND ANGÈLE FUT SEULE

Les étoiles (texte)


Cette semaine, avec mon fils de secondaire 2 (4e), nous travaillons un texte d’Alphonse Daudet.

Un extrait de « Les Lettres de mon moulin ».


LES ÉTOILES.

récit d’un berger provençal

Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l’ermite du Mont-de-l’Ure passait par là pour chercher des simples ou bien j’apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont ; mais c’étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j’entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de notre ferme m’apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit miarro (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade, j’étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d’en bas, les baptêmes, les mariages ; mais ce qui m’intéressait surtout, c’était de savoir ce que devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu’il y eût à dix lieues à la ronde. Sans avoir l’air d’y prendre trop d’intérêt, je m’informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s’il lui venait toujours de nouveaux galants ; et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je répondrai que j’avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie.

Or, un dimanche que j’attendais les vivres de quinzaine, il se trouva qu’ils n’arrivèrent que très tard. Le matin je me disais : « C’est la faute de la grand’messe ; » puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n’avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la montagne luisante d’eau et de soleil, j’entendis parmi l’égouttement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. Mais ce n’était pas le petit miarro, ni la vieille Norade qui la conduisait. C’était… devinez qui !… notre demoiselle, mes enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d’osier, toute rose de l’air des montagnes et du rafraîchissement de l’orage.

Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi qu’elle arrivait tard parce qu’elle s’était perdue en route ; mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutôt l’air de s’être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin dans les buissons. Ô la mignonne créature ! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l’avais jamais vue de si près. Quelquefois l’hiver, quand les troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière… Et maintenant je l’avais là devant moi, rien que pour moi ; n’était-ce pas à en perdre la tête ?

Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à regarder curieusement autour d’elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abîmer, elle entra dans le parc, voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait.

— Alors c’est ici que tu vis, mon pauvre berger ? Comme tu dois t’ennuyer d’être toujours seul ! Qu’est-ce que tu fais ? À quoi penses-tu ?…

J’avais envie de répondre : « À vous, maîtresse, » et je n’aurais pas menti ; mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle s’en apercevait, et que la méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices :

— Et ta bonne amie, berger, est-ce qu’elle monte te voir quelquefois ?… Ça doit être bien sûr la chèvre d’or, ou cette fée Estérelle qui ne court qu’à la pointe des montagnes…

Et elle-même, en me parlant, avait bien l’air de la fée Estérelle, avec le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s’en aller qui faisait de sa visite une apparition.

— Adieu, berger.

— Salut, maîtresse.

Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides.

Lorsqu’elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps, longtemps ; et jusqu’à la fin du jour je restai comme ensommeillé, n’osant bouger, de peur de faire en aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l’une contre l’autre pour rentrer au parc, j’entendis qu’on m’appelait dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi que tout à l’heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il paraît qu’au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la pluie d’orage, et qu’en voulant passer à toute force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, c’est qu’à cette heure de nuit il ne fallait plus songer à retourner à la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n’aurait jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l’inquiétude des siens. Moi, je la rassurais de mon mieux :

— En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse… Ce n’est qu’un mauvais moment.

Et j’allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute trempée de l’eau de la Sorgue. Ensuite j’apportai devant elle du lait, des fromageons ; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j’avais envie de pleurer, moi aussi.

Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la crête des montagnes qu’une poussière de soleil, une vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j’allai m’asseoir dehors devant la porte… Dieu m’est témoin que, malgré le feu d’amour qui me brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint ; rien qu’une grande fierté de songer que dans un coin du parc, tout près du troupeau curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres, — comme une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres, — reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m’avait paru si profond, les étoiles si brillantes… Tout à coup, la claire-voie du parc s’ouvrit et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les épaules, j’activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement ; et il y a dans l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres ; mais la nuit, c’est la vie des choses. Quand on n’en a pas l’habitude, ça fait peur… Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, mélancolique, parti de l’étang qui luisait plus bas, monta vers nous en ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions d’entendre portait une lumière avec elle.

— Qu’est-ce que c’est ? me demanda Stéphanette à voix basse.

— Une âme qui entre en paradis, maîtresse ; et je fis le signe de la croix.

Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l’air, très recueillie. Puis elle me dit :

— C’est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres ?

— Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des étoiles, et nous savons ce qui s’y passe mieux que des gens de la plaine.

Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste :

— Qu’il y en a ! Que c’est beau ! Jamais je n’en avais tant vu… Est-ce que tu sais leurs noms, berger ?

— Mais oui, maîtresse… Tenez ! juste au-dessus de nous, voilà le Chemin de saint Jacques (la voie lactée). Il va de France droit sur l’Espagne. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins. Plus loin, vous avez le Char des âmes (la grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont les Trois bêtes, et cette toute petite contre la troisième c’est le Charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d’étoiles qui tombent ? ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui… Un peu plus bas, voici le Râteau ou les Trois rois (Orion). C’est ce qui nous sert d’horloge, à nous autres. Rien qu’en les regardant, je sais maintenant qu’il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette étoile-là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu’une nuit Jean de Milan, avec les Trois rois et la Poussinière (la Pléiade), furent invités à la noce d’une étoile de leurs amies. La Poussinière, plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les Trois rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent ; mais ce paresseux de Jean de Milan, qui avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, leur jeta son bâton. C’est pourquoi les Trois rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan… Mais la plus belle de toutes les étoiles, maîtresse, c’est la nôtre, c’est l’Étoile du berger, qui nous éclaire à l’aube quand nous sortons le troupeau, et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore Maguelonne, la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.

— Comment ! berger, il y a donc des mariages d’étoiles ?

— Mais oui, maîtresse.

Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c’était que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C’était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans bouger jusqu’au moment où les astres du ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées. Autour de nous, les étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau ; et par moments je me figurais qu’une de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur mon épaule pour dormir…

Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin


 

Pour celles qui voudraient le lire ou le proposer en classe :

daudet_livre

le texte débute à la page 33


Notre travail sur le texte :

  • Le vocabulaire ( et un peu de géographie! ) pas si simple pour un jeune du Canada qui ne connaît pas ce coin de pays (la Sorgue, la Galice, le midi, etc…)
  • Schéma du récit
  • Analyse des personnages
  • Le sens du récit
  • L’intérêt du texte
  • L’auteur et le narrateur
  • Le point de vue
  • La chronologie du texte
  • Qu’est-ce que le texte nous rapporte sur la vie en Provence au XIXe siècle et sur les relations entre les hommes et les femmes de l’époque?
  • L’évolution de la situation de Stéphanette et du berger.

On pourrait le travailler sous plusieurs angles!!!

Le petit Poisson et le Pêcheur (fable)


Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Mais le lâcher en attendant,
Je tiens pour moi que c’est folie ;
Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
Un Carpeau qui n’était encore que fretin
Fut pris par un Pêcheur au bord d’une rivière.
Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ;
Voilà commencement de chère et de festin :
Mettons-le en notre gibecière.
Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
Au plus qu’une demi-bouchée ;
Laissez-moi Carpe devenir :
Je serai par vous repêchée.
Quelque gros Partisan m’achètera bien cher,
Au lieu qu’il vous en faut chercher
Peut-être encor cent de ma taille
Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi ; rien qui vaille.
– Rien qui vaille ? Eh bien soit, repartit le Pêcheur ;
Poisson, mon bel ami, qui faites le Prêcheur,
Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire,
Dès ce soir on vous fera frire.

Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l’auras :
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.

Jean de La Fontaine

Philo-fables / Les trois tamis


Un jour, un homme vint trouver le philosophe Socrate et lui dit :

  • Écoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.

  • Je t’arrête tout de suite, répondit Socrate As-tu songé à passer ce que tu as à me dire au travers des trois tamis ?

Et comme l’homme le regardait d’un air perplexe, il ajouta :

  • Oui, avant de parler, il faut toujours passer ce qu’on a à dire au travers des trois tamis. Voyons un peu ! Le premier tamis est celui de la vérité. As-tu vérifié que ce que tu as à me dire est parfaitement exact ?

  • Non, je l’ai entendu raconter et…- Bien ! Mais je suppose que tu l’as au moins fait passer au travers du second tamis, qui est celui de la bonté. Ce que tu désires me raconter, est-ce au moins quelque chose de bon ?

L’homme hésita, puis répondit :

  • Non, ce n’est malheureusement pas quelque chose de bon, au contraire…

  • Hum !   dit le philosophe. Voyons tout de même le troisième tamis. Est-il utile de me raconter ce que tu as envie de me dire ?

  • Utile ? Pas exactement…

  • Alors, n’en parlons plus ! dit Socrate. Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère l’ignorer. Et je te conseille même de l’oublier…

« Convenons-en ! Raconter ce qu’on a entendu dire nous brûle souvent la langue. C’est le plaisir de la conversation et des petits ragots. Une manière parfois même de se rendre intéressant aux yeux des autres, mais qui oublie que cela peut porter gravement préjudice au « sujet » de la conversation. N’oublions donc pas les trois tamis ! Il y aura alors beaucoup plus de silence autour de la machine à café ! »

Michel Piquemal, «Les trois tamis», Les philo-fables.

Philo-fables / Les maçons


Un jour, un voyageur traversa un lotissement où de nombreuses maisons étaient en construction. C’était l’après-midi. Il faisait une chaleur accablante. Et le voyageur crut bon de dire un petit mot à chacun.

– Bonjour, dit-il au premier, que faites-vous donc là ?

– Moi ? répondit l’homme d’un ton rogue. Vous ne voyez pas que j’entasse des briques? Par une chaleur pareille, ce n’est vraiment pas humain. Je fais un boulot de galérien.

Et, à chacun des hommes qu’il croisa, le voyageur posa la même question.

– Moi, répondit un second avec flegme, je suis maçon. Je fais un métier dur et pénible, mais on gagne sa vie comme on peut.

– Moi, répondit un troisième avec un sourire, je suis en train de construire ma maison. Je vais enfin avoir quelque chose qui sera à moi.

– Moi, répondit le dernier, qui semblait comme illuminé de l’intérieur, je construis la maison de la femme que j’aime. J’y mets tout mon cœur et ce sera la plus belle maison du lotissement.

Le voyageur passa son chemin, mais plusieurs heures plus tard, il avait encore en tête le sourire radieux de l’homme amoureux.

« Rien n’est agréable ni pénible en soi. Une marche dans la campagne sous un soleil d’été peut être vécue comme un vrai bonheur ou un pur calvaire. Tout dépend de l’état d’esprit dans lequel on l’accomplit. Mais, si l’on en croit ce texte, c’est bien évidemment l’amour qui magnifie le mieux le monde ! »

Michel Piquemal, «Les maçons», Les philo-fables

 

La Mort marraine (conte)


Il était une fois un homme pauvre qui avait douze enfants. Pour les nourrir, il lui fallait travailler jour et nuit. Quand le treizième vint au monde, ne sachant plus comment faire, il partit sur la grand-route dans l’intention de demander au premier venu d’en être le parrain. Le premier qu’il rencontra fut le Bon Dieu. Celui-ci savait déjà ce que l’homme avait sur le cœur et il lui dit :
– Brave homme, j’ai pitié de toi ; je tiendrai ton fils sur les fonts baptismaux, m’occuperai de lui et le rendrai heureux durant sa vie terrestre.
L’homme demanda :
– Qui es-tu ?
– Je suis le Bon Dieu.
– Dans ce cas, je ne te demande pas d’être parrain de mon enfant, dit l’homme. Tu donnes aux riches et tu laisses les pauvres mourir de faim. (L’homme disait cela parce qu’il ne savait pas comment Dieu partage richesse et pauvreté.)
Il prit donc congé du Seigneur et poursuivit sa route. Le Diable vint à sa rencontre et dit :
– Que cherches-tu ? Si tu me prends pour parrain de ton fils, je lui donnerai de l’or en abondance et tous les plaisirs de la terre par-dessus le marché.
L’homme demanda :
– Qui es-tu ?
– Je suis le Diable.
– Alors, je ne te veux pas pour parrain. Tu trompes les hommes et tu les emportes.
Il continua son chemin. Le Grand Faucheur aux ossements desséchés venait vers lui et l’apostropha en ces termes :
– Prends-moi pour parrain.
L’homme demanda :
– Qui es-tu ?
– Je suis la Mort qui rend les uns égaux aux autres.
Alors l’homme dit :
– Tu es ce qu’il me faut. Sans faire de différence, tu prends le riche comme le pauvre. Tu seras le parrain.
Le Grand Faucheur répondit :
– Je ferai de ton fils un homme riche et illustre, car qui m’a pour ami ne peut manquer de rien.
L’homme ajouta :
– Le baptême aura lieu dimanche prochain ; sois à l’heure.
Le Grand Faucheur vint comme il avait promis et fut parrain.
Quand son filleul eut grandi, il appela un jour et lui demanda de le suivre. Il le conduisit dans la forêt et lui montra une herbe qui poussait en disant :
– Je vais maintenant te faire ton cadeau de baptême. Je vais faire de toi un médecin célèbre. Quand tu te rendras auprès d’un malade, je t’apparaîtrai. Si tu me vois du côté de sa tête, tu pourras dire sans hésiter que tu le guériras. Tu lui donneras de cette herbe et il retrouvera la santé. Mais si je suis du côté de ses pieds, c’est qu’il m’appartient ; tu diras qu’il n’y a rien à faire, qu’aucun médecin au monde ne pourra le sauver. Et garde-toi de donner l’herbe contre ma volonté, il t’en cuirait !
Il ne fallut pas longtemps pour que le jeune homme devint le médecin le plus illustre de la terre.
« Il lui suffit de regarder un malade pour savoir ce qu’il en est, s’il guérira ou s’il mourra », disait-on de lui. On venait le chercher de loin pour le conduire auprès de malades et on lui donnait tant d’or qu’il devint bientôt très riche. Il arriva un jour que le roi tomba malade. On appela le médecin et on lui demanda si la guérison était possible. Quand il fut auprès du lit, la Mort se tenait aux pieds du malade, si bien que l’herbe ne pouvait plus rien pour lui.
– Et quand même, ne pourrais-je pas un jour gruger la Mort ? Elle le prendra certainement mal, mais comme je suis son filleul, elle ne manquera pas de fermer les yeux. Je vais essayer.
Il saisit le malade à bras le corps, et le retourna de façon que maintenant, la Mort se trouvait à sa tête. Il lui donna alors de son herbe, le roi guérit et retrouva toute sa santé. La Mort vint trouver le médecin et lui fit sombre figure ; elle le menaça du doigt et dit :
– Tu m’as trompée ! Pour cette fois, je ne t’en tiendrai pas rigueur parce que tu es mon filleul, mais si tu recommences, il t’en cuira et c’est toi que j’emporterai !
Peu de temps après, la fille du roi tomba gravement malade. Elle était le seul enfant du souverain et celui-ci pleurait jour et nuit, à en devenir aveugle. Il fit savoir que celui qui la sauverait deviendrait son époux et hériterait de la couronne. Quand le médecin arriva auprès de la patiente, il vit que la Mort était à ses pieds. Il aurait dû se souvenir de l’avertissement de son parrain, mais la grande beauté de la princesse et l’espoir de devenir son époux l’égarèrent tellement qu’il perdit toute raison. Il ne vit pas que la Mort le regardait avec des yeux pleins de colère et le menaçait de son poing squelettique. Il souleva la malade et lui mit la tête, où elle avait les pieds. Puis il lui fit avaler l’herbe et, aussitôt, elle retrouva ses couleurs et en même temps la vie.
Quand la Mort vit que, pour la seconde fois, on l’avait privée de son bien, elle marcha à grandes enjambées vers le médecin et lui dit :
– C’en est fini de toi ! Ton tour est venu !
Elle le saisit de sa main, froide comme de la glace, si fort qu’il ne put lui résister, et le conduisit dans une grotte souterraine. Il y vit, à l’infini, des milliers et des milliers de cierges qui brûlaient, les uns longs, les autres consumés à demi, les derniers tout petits. À chaque instant, il s’en éteignait et s’en rallumait, si bien que les petites flammes semblaient bondir de-ci de-là, en un perpétuel mouvement.
– Tu vois, dit la Mort, ce sont les cierges de la vie humaine. Les grands appartiennent aux enfants ; les moyens aux adultes dans leurs meilleures années, les troisièmes aux vieillards. Mais, souvent, des enfants et des jeunes gens n’ont également que de petits cierges.
– Montre-moi mon cierge, dit le médecin, s’imaginant qu’il était encore bien long.
La Mort lui indiqua un petit bout de bougie qui menaçait de s’éteindre et dit :
– Regarde, le voici !
– Ah ! Cher parrain, dit le médecin effrayé, allume-m’en un nouveau, fais-le par amour pour moi, pour que je puisse profiter de la vie, devenir roi et épouser la jolie princesse.
– Je ne le puis, répondit la Mort. Il faut d’abord qu’il s’en éteigne un pour que je puisse en allumer un nouveau.
– Dans ce cas, place mon vieux cierge sur un nouveau de sorte qu’il s’allume aussitôt, lorsque le premier s’arrêtera de brûler, supplia le médecin.
Le Grand Faucheur fit comme s’il voulait exaucer son vœu. Il prit un grand cierge, se méprit volontairement en procédant à l’installation demandée et le petit bout de bougie tomba et s’éteignit. Au même moment, le médecin s’effondra sur le sol et la Mort l’emporta.

 Jacob et Wilhelm Grimm «La mort marraine»


Travail sur le texte

  • Quel cadeau la Mort offre-t-elle à son filleul ?
  • Lorsqu’il est appelé au chevet du roi, le jeune médecin décide de ruser avec la Mort.  Comme y arrive-t-il ?
  • Comment le médecin pense-t-il que la Mort réagira à sa ruse ?
  • Pourquoi, malgré un avertissement sévère de la Mort, le médecin se risque-t-il à ruser une seconde fois avec elle ?
  • Crois-tu que, dans la réalité, il soit possible de déjouer la mort ?  Explique ta réponse.

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Mousquetaire de coeur (texte)


Voici le texte qui accompagne mon troisième cette semaine (secondaire 2)…


Arrivé à Paris, d’Artagnan se rend chez monsieur de Tréville, capitaine des mousquetaires du roi dans l’espoir de se faire engager.  Il y croise les inséparables Athos, Porthos et Aramis, mousquetaires du roi, se justifiant auprès de leur capitaine d’un duel qu’ils ont perdu contre les mousquetaires du cardinal et au cours duquel Athos a été blessé.  D’Artagnan leur voue sur le champ une immense admiration.  Malencontreusement et bien malgré lui, le jeune Gascon se retrouve engagé pour un duel avec chacun des trois compagnons.  Ce n’est qu’une fois arrivés sur les lieux du rendez-vous que ces derniers découvrent avec stupeur qu’ils doivent affronter le même adversaire.  Ils tirent au sort pour savoir dans quel ordre chacun des trois compagnons affrontera d’Artagnan. Athos est le premier…
Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à toute son ardeur.
– Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et cependant je ne saurais ôter mon pourpoint ; car, tout à l’heure encore, j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même.
– C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et, tiré par un autre ou par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d’un aussi brave gentilhomme ; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
– Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour.
– Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux gentilshommes.
– Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
– J’attendais vos ordres, dit d’Artagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une escouade des gardes de Son Eminence, commandée par M. de Jussac, se montra à l’angle du couvent.
– Les gardes du cardinal ! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis. L’épée au fourreau, messieurs ! l’épée au fourreau !
Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
– Holà ! s’écria Jussac en s’élançant vers eux et en faisant signe à ses hommes d’en faire autant, holà ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les édits, qu’en faisons-nous?
– Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant-veille. Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
– Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, s’il vous plaît, et nous suivez.
– Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation si cela dépendait de nous ; mais malheureusement la chose est impossible : M. de Tréville nous l’a défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous avez de mieux à faire.
Cette raillerie exaspéra Jussac.
– Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.
– Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois ; nous serons encore battus, il nous faudra mourir ici, car, je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.
Athos, Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des autres pendant que Jussac alignait ses soldats. Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti : c’était là un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même ; voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses amis :
– Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.
– Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos.
– C’est vrai, répondit d’Artagnan ; je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m’entraîne.
– Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite.
D’Artagnan ne bougea point.
– Décidément, vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du jeune homme.
– Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.
– Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
– Monsieur est plein de générosité, dit Athos.
Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan, et redoutaient son inexpérience.
– Nous ne serions que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes.
– Oui, mais reculer ! dit Porthos.
– C’est difficile, reprit Athos.
D’Artagnan comprit leur irrésolution.
– Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur que je ne veux pas m’en aller d’ici Si nous sommes vaincus.
– Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
– D’Artagnan, monsieur.
– Eh bien ! Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant ! cria Athos.

Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, chapitre V.


Narration écrite

Athos écrit à un ami. Il lui raconte sa rencontre avec d’Artagnan et fait un portrait du jeune homme.


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Le chat et le jeune oiseau (fable)


Un chat, qui n’avait point une allure très franche

Et qui rôdait à l’heure où le jour rembrunit,

Finit par découvrir, perché sur une branche,

Mais tout près de son nid,

Un jeune oiseau qui voltigeait à peine.

 

–Sais-tu bien, lui dit-il, que tu n’es pas prudent.

 

–Comment? répond l’oiseau, d’une âme fort sereine,

Je ne m’éloigne pas de mon nid cependant.

 

–C’est là précisément que se trouve te faute.

Un chat comme parfois l’on en a remarqué,

Un chat peu scrupuleux arrive, grimpe ou saute,

Et te voilà croqué.

 

–Que me conseille alors votre touchante estime?

 

–Eh! de monter, parbleu! de monter à la cime.

Vole de branche en branche; il te faut essayer

Tes ailes déjà grandes.

Ne va pas t’effrayer:

Il me tarde que tu te rendes

En sûreté.

 

L’oiseau naïf ouvre ses ailes,

Mais il a trop compté

Sur ses plumes nouvelles:

Il s’élève un instant, dégringole et s’abat

Dans les griffes du chat.

 

Jeunesse sans expérience,

N’écoute pas ces inconnus

Qui par des discouru ingénus

Vantent tes biens et ta science,

Reste, près du nid maternel :

Le foyer, l’école ou l’église,

Jusqu’à ce que le nid te dise :

Vole maintenant dans le ciel.

 

L. Pamphile Lemay

Français – secondaire 2 (4e)


Voici les prochains textes qui accompagneront mon Raphaël. 

Comme vous le voyez, je persiste dans mon idée de présenter divers textes puisés ici et là pour construire une image plus élargie de l’étude des textes.  Je préfère les textes plus courts mais mieux travaillés.  De toute façon, pour des textes longs, il lit des romans (lecture obligatoire) tout au long de l’année!!!


Janvier – l’hiver


2 janvier au 6 janvier 2017

Lecture et travail sur le texte : Une blague pour Hercule Poirot – Agatha Christie, «Christmas pudding»

Lecture et travail sur le texte : Boule de suif – Guy de Maupassant. «Boule de Suif»

9 au 13 janvier 2017

Lecture et travail sur le texte : Journée d’hiver – Louis Hémon, «Maria Chapdelaine»

Lecture seulement : Paysage blanc – Théophile Gautier, «Voyage en Russie»

16 au 20 janvier 2017

Lecture et travail sur le texte : Souvenirs d’une journée d’hiver – Robert de Roquebrune, «Testament de mon enfance»

23 au 27 janvier 2017

Lecture et travail sur le texte : Patinage au clair de lune : Léo-Paul Desrosiers, «Vous qui passez»

 


Février


À venir…

Patinage au clair de lune (texte)


Je poursuis ma préparation pour l’hiver…  Voici un texte qui accompagnera mon fils de secondaire 2 (4e) à la mi-janvier.


Romain Heurfils n’a pas douze ans.  Il fait partie d’une famille nombreuse, dans un village de la rive nord, quelque part entre Montréal et Trois-Rivières.  Enfant précoce, il éprouve un certain malaise dans son milieu familial et à l’école.

Romain a passé la porte.  Il a vu le ciel noir avec son fourmillement d’étoiles scintillantes, d’un grand éclat.  Rigides, dépouillés, les bouleaux craquaient dans le vent léger.  Le silence, les lueurs laiteuses de la neige, l’immobilité des choses, les profondeurs du firmament l’ont comme saisi.

Romain a patiné d’abord sur le ruisseau, devant la maison ; son allure avait un rythme et comme une mélodie ; elle était scandée d’une certaine façon.  Il a quitté la frontière du pays connu pour s’enfoncer dans la nuit silencieuse, douce, un pays connu pour s’enfoncer dans la nuit silencieuse, douce, un peu mouillée.  Les berges sont hautes et forment un couloir.  Il arrive à l’embouchure, et la rivière s’élargit pour entrer dans l’immense fleuve aux rives basses.  Romain n’est pas rassuré : les remous n’ont-ils pas laissé de l’eau à découvert ?  Un esprit d’aventure et de défi le pousse.  Il se hasarde jusqu’au milieu du fleuve.  En amont, c’est la solitude absolue ; en aval, très loin, c’est le village, dont les fenêtres faiblement éclairées luisent dans les ténèbres.

Il descend le fleuve.  Les immensités de neige blanche dorment sur le pays.  Et soudain, jaillissant comme d’une fente dans la glace, tout près, sourd une pleine lune orangée, une lune semblable à celle des moissons.  Ligne à ligne, imperceptiblement, elle surgit de sa cave aquatique et glaciale. Pendant tout un moment, elle repose comme un gros ballon lumineux sur la surface luisante qu’elle inonde de sa clarté dorée, un peu sanglante.  Puis elle se soulève ; il n’y aurait qu’à arriver à toute vitesse et à la saisir dans ses bras.  De larges ruissellements de clarté se déversent sur toute l’étendue du fleuve.  Aplaties, vagues et longues, les îles renflent dans le lointain leurs contours indistincts ; les rives se prolongent sans un pli dans la plaine qui s’étend à perte de regard, désert de neige immaculée.

Et c’est maintenant comme si Romain, lutin des nuits, avait bu quelque philtre et était possédé par une ferveur.  Il patine à toute vitesse vers la lune qui le tente par sa proximité.  Comme si des ailes allégeaient le poids de son corps enfantin, ses enjambées s’allongent et s’allongent ; ce soir, il se sent étrangement équilibré, sûr de soi, supérieur à lui-même.  L’âme tout enchantée, il suit la route qui le conduit à la lanterne orangée suspendue là-bas aux domaines des rêves.  Longtemps, longtemps, il poursuit ainsi sa course.  Puis, soudain, il s’arrête et il tourne en rond ; s’enfermant dans une large giration, il va de l’avant puis à reculons ; ses patins mordent et cliquètent.  Ensuite, avec la même violence, il repart vers la lune en ligne droite, plongeant plus avant dans les éclaboussements de lumière. Puis il tourne et tourne encore.

La lune s’élève toujours.  Mais à mesure qu’elle monte, elle rapetisse, devient plus lointaine, s’enfonce dans le ciel profond.  Romain ne l’atteindra pas ce soir.  Après un moment de repos, il revient sur ses pas.  Cette fois, il patine pour la joie de patiner.  C’est comme si la musique avait changé de rythme.  Celle-ci est plus lente, plus grave, solennelle et presque religieuse.  Patiner est comme une prière ample, largement balancée, régulière et douce.  L’allure est rapide, mais non forcée, les enjambées sont berçantes.  On peut la maintenir toute une nuit sans fatigue.  Romain a dépassé l’embouchure de la rivière depuis longtemps, il ne voudrait plus s’arrêter jamais, ne plus revenir jamais.  Il tient les yeux fixés au loin sur les pays de féerie.  Il dépasse une île à gauche, puis il atteint un îlot blanc.

Enfin il s’arrête et tourne et tourne en rond, mais mollement et sans entrain.  Il est tard, sans doute.  Un long bout de temps, Romain est immobile et incertain.  Puis soudain, la tête baissée, avec la résolution brusque et déterminée de ceux qui doivent retourner parmi les souffrances, il s’élance sur le chemin de la maison.  Il ne patine plus, c’est comme une charge emportée, les dents serrées ; c’est une course.  Il ne regarde ni à droite ni à gauche, il fonce simplement devant lui pour arriver avec tout l’élan de sa vitesse et de son poids.

Quand il a laissé le fleuve et qu’il file sur la rivière, il se calme, il se détend, il a le doux balancement satisfait de ceux qui ont assisté à quelque fête.  Parfois, aux détours de la rivière, il retrouve la lune ; niais ce n’est plus le gros jouet à portée de la main de tout à l’heure ; c’est une pièce d’argent lointaine, qui emplit de lumière blanche les profondeurs du ciel ; elle crée un plein jour qui n’a pas l’éclat aveuglant de l’autre, qui n’est rempli, celui-là, que de sa douceur mélancolique.

Léo-Paul Desrosiers,«Vous qui passez» (Fides, éditeur)


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