Madame-Théophile (texte)


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Madame-Théophile, une chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi nommée parce qu’elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale, dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche.

Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours, nous confia son perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L’oiseau se sentant dépaysé était monté, à l’aide de son bec, jusqu’au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d’un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières. Madame-Théophile n’avait jamais vu de perroquet ; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente. Aussi immobile qu’un chat embaumé d’Égypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l’oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d’histoire naturelle qu’elle avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin. L’ombre de ses pensées passait par ses prunelles changeantes et nous pûmes y lire ce résumé de son examen : « Décidément c’est un poulet vert. »

Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas de la table où elle avait établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre, le ventre à terre, les coudes sortis, la tête basse, le ressort de l’échine tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome, guettant les gazelles qui vont se désaltérer au lac.

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile ; il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agitant les doigts, et repassait son bec sur le bord de sa mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup.

Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l’oiseau avec une intensité fascinatrice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait fort bien et qui n’avait rien d’ambigu : « Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger. »

Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin serait. Madame-Théophile s’était insensiblement rapprochée : son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur l’échine, comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée ; elle se délectait à l’idée du repas succulent et rare qu’elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité.

Tout à coup son dos s’arrondit comme un arc qu’on tend, et un bond d’une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet voyant le péril, d’une voix de basse, grave et profonde comme celle de M. Joseph Prudhomme, cria soudain : « As-tu déjeuné, Jacquot ? »

Cette phrase causa une indicible épouvante à la chatte, qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n’eussent pas causé à l’animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées.

« Et de quoi ? — De rôti du roi », — continua le perroquet.

La physionomie de la chatte exprima clairement : « Ce n’est pas un oiseau, c’est un monsieur, il parle ! »

Quand j’ai bu du vin clairet,
Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta l’oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que l’effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte nous jeta un coup d’œil plein d’interrogation, et, notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit, d’où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui n’ont pas l’habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles, comme Descartes, que de pures machines, croiront sans doute que nous prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n’avons fait que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain, Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l’oiseau pour un homme.


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Une bonne petite ménagère (texte)


Voici le court extrait qui prend place en secondaire 1 (5e) cette semaine. 

La pourvoyeuse de Chardin

La scène se passe en Allemagne, vers le milieu du XIXe siècle.  Fritz Kobus est venu passer quelques jours à sa ferme.  Il prend ses repas chez son vieux fermier Christel, dont la fille, Sûzel, fait déjà preuve de talents culinaires remarquables.

(…) Un jour, Sûzel ayant eu l’idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d’œufs, et d’ajouter à ce dîner des beignets d’une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu’ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s’empêcher de dire à l’anabaptiste, après le repas :

« Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l’esprit. diable Sûzel peutelle avoir appris tant de choses ? Cela doit être naturel.

Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c’est naturel ; les uns naissent avec des qualités, et les autres n’en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est trèsbon pour aboyer contre les gens ; mais si quelqu’un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur

Kobus, est née pour conduire un ménage ; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n’a jamais eu besoin de lui dire : « Sûzel, il faut s’y prendre de telle manière. » C’est venu tout seul, et voilà ce que j’appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n’est pas encore assez forte pour les grands travaux ; mais ce sera une vraie femme de ménage ; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir. « Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Frœlig, cela va mal ; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n’a pas besoin de leur dire : Ça, c’est un moineau, ça une caille ou une perdrix ; ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre, comme devant un lièvre. » Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j’ose dire qu’elle est née pour tout ce qui regarde la maison.

C’est positif, répondit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyezvous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté ; mais distinguer une sauce d’une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j’estime plus ces beignets que tout le reste ; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu’il faut mille fois plus de talent, que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.

C’est possible, monsieur Kobus ; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.

Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s’y est prise pour les faire.

Eh ! nous n’avons qu’à l’appeler, dit le vieux fermier, elle nous expliquera cela. Sûzel ! Sûzel !

Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue, à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues ; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d’ardeur à son ouvrage. C’est ainsi qu’elle entra tout animée, demandant : « Quoi donc, mon père ? »

Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d’un air naïf, et sa petite bouche entr’ouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s’empêcher de faire la réflexion qu’elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.

« Qu’estce qu’il y a, mon père ? fitelle de sa petite voix gaie ; vous m’avez appelée ?

Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu’il voudrait bien en connaître la recette. »

Sûzel devint toute rouge de plaisir.

« Oh ! monsieur Kobus veut rire de moi.

Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux ; comment les astu faits, voyons ?

Oh ! monsieur Kobus, ça n’est pas difficile ; j’ai mis… mais, si vous voulez, j’écrirai cela… vous pourriez oublier.

Comment ! elle sait écrire, père Christel ?

Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieux fermier.

Diable… diable… voyezvous cela… mais c’est une vraie ménagère… Je n’oserai plus la tutoyer tout à l’heure… Eh bien, Sûzel, c’est convenu, tu écriras la recette. »

ERCKMANN-CHATRIAN.  L’ami Fritz.

 

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Une bonne petite ménagère

***source : LES FRÈRES DE L’INSTRUCTION CHRÉTIENNE. Lectures littéraires 1.

 

 

Robinson


Voici l’extrait qui prend place dans les lectures de mon fils-3 cette semaine.

Je n’ai pas choisi cet extrait par hasard… vous vous en doutez 😉

Comme il lit présentement «Robinson Crusoé» de Daniel Defoe ET SURTOUT parce qu’il découvre, depuis peu, le «véritable» plaisir de lire.  Ah…  Il lit depuis longtemps, mais il n’a jamais été un grand lecteur.  Il découvre présentement le bonheur de se retrouver, jour après jour, au coeur d’une aventure.

Inspiré de l’aventure réelle d’un marin écossais, le roman que Defoe fait paraître en 1719 connaît un succès foudroyant qui ne s’est plus démenti.

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Ce court extrait de «Souvenirs littéraires» le représente tellement…

Robinson

(…) J’avais été autorisé à acheter ce qui me plairait ; j’avais couru à l’étalage d’un libraire ambulant et, bien servi par le hasard ou par mon instinct, j’avais fait l’acquisition d’un livre, d’un admirable livre, qui était le Robinson suisse. Je vois encore les quatre petits volumes in12, ornés d’affreuses gravures « en tailledouce. » L’impression fut profonde, si profonde qu’elle m’absorba tout entier. Je vivais dans une sorte de rêve permanent, et je m’en allais audelà des mers, dans des pays inconnus il y a des arbres extraordinaires, des cavernes de sel, des autruches sur lesquelles on peut monter et des animaux dont on ne sait pas le nom.

Devant la maison de mon oncle s’étendait une sorte de clos qui aboutissait à un vaste champ nommé la poterne, car il confinait aux anciennes fortifications de la petite ville ; s’élevait un noyer dont les branches dominaient un petit mur. Je grimpais sur la muraille, je me glissais le long des branches, j’escaladais le tronc jusqu’à une large bifurcation je m’installais, caché, perdu au milieu des feuilles, et je lisais. J’appelais ce noyer Falkenhorst, en mémoire de l’habitation que la famille naufragée avait construite sur un arbre.

J’ai passé des journées dont je me souviens avec délices. Je m’étais confectionné un arc et des flèches ; je m’exerçais à tuer des oiseaux : je ne réussis qu’à éborgner un canard, ce qui me valut une semonce énergique. Parfois, je m’en allais sur mon bourriquet, comme disait le gardechampêtre ; je filais par un chemin creux jusqu’audelà de SaintAubin, je passais derrière une blanchisserie et je gagnais un grand pré traversé par un ruisseau et il y avait un bouquet d’arbres. je n’apercevais plus de maisons, je n’entendais plus le tictac du moulin, l’horizon m’était fermé par les haies dont la prairie était entourée selon l’usage du pays ; j’étais seul, j’étais libre, j’étais dans l’île déserte vers laquelle j’aspirais de toutes mes forces.

Dans un buisson, au pied d’un frêne, j’avais creusé une cachette, « une mijotte, » je déposais des provisions, c’estàdire des morceaux de chocolat et des macarons. J’avais volé chez mon oncle un marteau et des clous que j’avais enfouis à côté de la soute aux vivres. Partout je pouvais prendre une latte, une planche, je m’en emparais et avec toute sorte de précautions, afin de ne pas être vu, je les apportais dans le pré, et je les dissimulais assez habilement dans l’épaisseur de la haie vive. Je voulais construire un radeau, le charger de mes provisions et puis m’abandonner au cours de la Sarthe. devaisje aller ainsi ? je ne m’en doutais guère, mais il me paraissait certain que je ne pouvais aborder qu’à une île déserte, je dresserais des buffles, je pêcherais des tortues et je verrais des flamants roses marcher dans les hautes herbes. L’imagination des enfants, que nulle expérience ne peut combattre, a une puissance extraordinaire (…)

Maxime du Camp.  Souvenirs littéraires.

 

«L’imagination des enfants, que nulle expérience ne peut combattre, a une puissance extraordinaire (…) »  C’est tellement vrai…

Le miracle du froid et du chaud ( texte)


Voici le texte que je propose à mon fils-3 en lecture supplémentaire cette semaine.  Un texte comme je les aime…  Fantastique!

Le miracle du froid et du chaud

de

Henry Bordeaux

I

– Quel gibier va chasser Boislevent par cette nuit de Noël ? Quel gibier va-t-il chasser ?

– Il n’a pas de chien, rien qu’un long fusil.

– Mais un gilet de laine, plus une veste de cuir, et un manteau de drap doublé. Pour sûr, il va se mettre à l’affût.

– Et là-dessous il n’aura pas froid.

Ce sont des paysans qui parlent sur la route, en se rendant à l’église pour la messe de minuit. Ils tiennent à la main des lanternes qui ne sont pas allumées à cause de l’éclairage de la lune, mais, pour le retour, la lune sera cachée. Ils ont vu sortir Pierre Boislevent de sa maison, qui est au bout du village, un peu isolée, et la plus belle, assurément, de toutes les maisons du village. Et Pierre Boislevent portait son fusil en bandoulière, et l’on voyait bien qu’il était, de la paroisse, le plus cossu. N’était-il pas habillé trois fois, en laine, cuir et drap doublé, pour se protéger contre le froid, qui est sec et vif, et jusqu’à ses mains qui étaient vêtues, qui étaient vêtues de mitaines !

Voilà l’église qui apparaît, qui apparaît toute blanche sous la lune. La porte est ouverte, et il en sort de la lumière. Et les vitraux font aussi des carrés de clarté. On a oublié la chasse de Pierre Boislevent, et l’on se met à chanter à tue-tête :

Les anges dans nos campagnes…

Rien ne réchauffe comme de chanter. Mais une fois qu’on sera dans l’église, on fermera la porte. Parce que, tout de même, il gèle à pierre fendre. Serait-on en retard ? Il n’y a personne par les chemins. Mais non, on est en avance. Voici, là-bas, ceux de Pierregrosse, et, plus loin encore, ceux de Bellefontaine. Ils ont allumé leurs lanternes. Si ce n’est pas une pitié de dépenser sa bougie quand la lune brille pour rien !

Ceux de Bellefontaine ont rencontré une vieille femme, une vieille femme qui n’allait pas à la messe.

– Où va-t-elle, la vieille sorcière ?

– C’est la mère Blanc, et sa petite-fille est bien malade.

– Où va-t-elle, au lieu de la garder ?

– Est-ce qu’on sait ? Vous avez vu : elle a regardé nos chandelles avec un œil d’envie.

– C’est peut-être qu’elle n’en a point.

Maintenant, c’est un désert. Là-bas, l’église chante et prie. Mais la campagne est morte sous la lune. Elle est immobile, elle est glacée. Il n’y a pas de vent, rien ne remue, les étoiles sont à peine visibles et l’on dirait que la lune est accrochée pour toujours.

Pierre Boislevent s’est accroupi sur la neige, derrière un gros tronc d’arbre, à peine plus gros que lui. Il est jeune, il a le sang chaud, il a bu un bon coup. Sous ses trois manteaux, il est bien à l’aise, et il peut attendre longtemps son gibier. Mais quel gibier attend-il ?

Les lièvres sont terrés dans leur gîte : bien malin qui, sans chien, les découvrirait. Les oiseaux ont fermé leurs ailes. Quelle chasse singulière entreprend Pierre Boislevent, par cette nuit de Noël ?

Le long de la belle haie qui ferme le domaine, le beau domaine de Pierre Boislevent, une forme noire se traîne. De temps en temps, elle se penche pour ramasser quelque chose. Elle n’a pas beaucoup à se pencher, parce qu’elle est déjà tordue. C’est une vieille femme qui fait un fagot de bois mort.

Plus de doute, plus de doute. Pierre Boislevent, le riche fermier aux trois manteaux de laine, de cuir et de drap doublé, guette, par la nuit de Noël, un gibier humain.

II

– Je vous y prends, mère Blanc. Je vous y prends.

– Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !

Une main de fer s’est abattue sur le poignet de la mère Blanc. Elle a eu si peur de ce gros bel homme qui a surgi de derrière un tronc d’arbre, qu’elle a lâché le bout de son jupon, et que son bois est tombé. Tout son bois est tombé sur la neige, et il y en avait déjà beaucoup, de quoi réchauffer son foyer plus d’un jour.

– Vous me volez tout mon bois, mère Blanc, mon bois de chêne et de fayard.

– C’est du bois mort que j’ai ramassé.

– Mort ou non, mon bois est à moi.

– Il fait froid chez nous, monsieur Boislevent.

– Tant pis, tant pis ! mon bois est à moi.

– Il fait bien froid chez nous et ma petite-fille est malade.

– Tant pis, tant pis ! mon bois est à moi.

– Ma petite-fille est malade et j’aurais tant voulu qu’elle eût chaud !

– Tant pis, tant pis ! mère Blanc, vous serez condamnée.

– Elle n’a pas de couverture. Elle n’a pas de manteau.

– Pour sûr, mère Blanc, vous serez condamnée.

– Nous n’avons pas de bûche de Noël.

– Vous serez condamnée en justice, mère Blanc.

– Vous avez trois manteaux, et plus de bois qu’il ne vous en faut.

– Vous serez condamnée, en justice, par les juges des tribunaux, car, aussi vrai que Dieu existe, vous êtes une voleuse !

– Ah ! ne parlez pas de Dieu, vous n’en avez pas le droit.

– J’ai tous les droits, mère Blanc. J’ai tous les droits, puisque je suis propriétaire. Si Dieu existe, vous êtes une voleuse !

La mère Blanc s’est mise à genoux, s’est mise à genoux sur la neige, et ses vieux genoux ont craqué parce qu’ils ne plient pas facilement. Et le riche fermier croit que c’est pour lui demander grâce et pardon.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! prie la mère Blanc. Faites que cet homme connaisse le froid. Car, pour sûr, il ne le connaît pas.

… Pierre Boislevent, qu’est-ce que vous avez ? Est-ce la lune qui vous blanchit la face ? Et pourquoi remuez-vous les mâchoires quand vous avez bien dîné avant de sortir et que vous allez encore réveillonner au retour ? Mais, mais, mais ce sont vos dents qui claquent. Et vos mains, pourquoi s’agitent-elles ? Pourquoi font-elles des gestes qui ne signifient rien ? Ma parole, elles tremblent. Vous avez dans le corps du bon vin en quantité, et une bonne nourriture conséquente. Dans les veines, vous avez un sang tout rouge ; le sang d’un homme de trente ans. Et sur tout cela trois manteaux, un de laine, un de cuir, un de drap doublé. C’est à n’y rien comprendre : Pierre Boislevent, on dirait que vous avez froid !

Pierre Boislevent est tout seul devant sa haie. Il a laissé partir la mère Blanc, la mère Blanc qui pleurait. Une larme ou deux seulement, parce que les vieilles femmes ne pleurent pas comme les jeunes gens. Celle-là surtout qui est toute desséchée comme le bois qu’elle ramassait.

Son bois est resté sur la neige, et sa petite-fille aura froid cette nuit, cette nuit de Noël.

Elle aura tout de même moins froid, il faut l’espérer, que Pierre Boislevent, qui est là tout grelottant, – tout grelottant devant la haie, à la place ou la mère Blanc s’est agenouillée.

III

– Cabaretier, donne-moi du vin.

– Voilà, voilà, monsieur Boislevent.

– Pas celui-là. Du plus fort. Du vin qui met de la joie au corps.

– Voilà, voilà. C’est le meilleur.

– Pouah ! il tombe glacé dans l’estomac. Cabaretier, donne-moi de l’eau-de-vie. De celle qui met le feu dans le corps.

– Voilà, voilà. Elle a soixante degrés.

– Ce n’est pas assez. Ce n’est pas assez.

Pierre Boislevent est rentré chez lui. Il a réveillé son valet de ferme :

– Fais-moi du feu. Encore. Encore.

– La cheminée en est remplie.

– Encore. Encore. Je ne sens pas la flamme.

– Pourtant, elle vient jusque dans la chambre.

– Je ne la sens pas. Jette ces sarments, et pose ces bûches.

– Il fait une chaleur étouffante.

– Je ne la sens pas. Je ne la sens pas.

– Qu’avez-vous, maître, qu’avez-vous ?

– J’ai que ce bois ne chauffe pas, imbécile !

Pierre Boislevent s’est mis au lit. Trois couvertures sont posées sur lui. Il en réclame une autre, et puis une autre.

– Apportez-moi tout ce qu’il y a.

– En voilà cinq, en voilà six. Et par-dessus, un édredon.

– Vous avez dit un édredon ?

– Bien rembourré et bien moelleux.

– Je ne sens pas votre édredon, je ne sens pas vos couvertures.

Pierre Boislevent s’est levé. Il a demandé ses habits. Deux bonnes flanelles pour commencer, et sur sa chemise un tricot, puis son gilet de chasse et sa veste de cuir, et sa redingote des grands jours, et l’un sur l’autre trois manteaux. Ainsi accoutré, il a fait rire tout le monde.

– Pourquoi, Pierre Boislevent, tous ces costumes ? Est-ce pour nous montrer ta fortune ? Toute ta garde-robe y a passé.

– J’ai froid là-dedans. J’ai froid là-dessous.

– Tu as froid là-dedans ? Mais le soleil brille.

Un soleil d’hiver, assez bon en somme. Tu as froid là-dessous ? Ce n’est pas possible.

Ses mains tremblent sans cesse, ses dents claquent toujours. Pierre Boislevent connaît le froid.

IV

– Est-ce par ici chez la mère Blanc ?

– Non, c’est par là. Au bout du sentier.

– Cette masure croulante ?

– Justement, cette masure croulante.

Et la femme qui a guidé Pierre Boislevent de penser :

« Il ne connaît pas la demeure des pauvres. »

Mais elle a dit tout haut :

– Qu’avez-vous, monsieur Boislevent ?

– Je n’ai rien. Que voulez-vous que j’aie ?

– Vous avez beaucoup d’habits et froid par-dessous.

– J’ai froid par-dessous. J’ai toujours froid.

Il a frappé à la porte, deux coups qui en ont fait trois. Le tremblement des doigts a causé le troisième.

– Ouvrez-moi, mère Blanc, je vous prie.

La mère Blanc a ouvert la porte et Pierre Boislevent est entré. Ils tremblent tous deux, lui de froid, elle de peur. Et dans le fond de son lit, la petite fille tremble de peur et de froid.

– Que me voulez-vous ? Je n’ai pas emporté votre bois. Il n’y a pas de feu ici. Vous voyez : il n’y a pas de feu. Mais il y a une pauvre vieille femme et sa petite-fille malade.

– N’ayez pas peur, mère Blanc, je viens vous demander pardon.

– Me demander pardon ? Les riches ne demandent jamais ça aux pauvres.

– Vous êtes une bonne femme, mère Blanc. Et vous avez des secrets terribles. Je vous supplie de me pardonner. Voyez : mes dents claquent, mes mains tremblent. Je souffre du froid, et c’est très dur. Je ne suis pas comme vous habitué.

– On ne s’habitue pas à souffrir.

– On s’habitue à tout, et je n’ai pas l’habitude.

– Alors, vous vous habituerez.

– Ne dites pas cela, mère Blanc. Je ne sais pas vous parler. Les riches ont des mots à eux, qui ne sont pas les mots des pauvres. Ayez pitié de moi !

– Avez-vous eu pitié de mon enfant ?

– Je ne pense pas à votre enfant. Je pense à moi, qui ai bien froid.

– Vous avez du bois, monsieur Boislevent, du bon bois de chêne et de fayard, pour vous chauffer.

– Tout mon bois ne me réchauffe pas.

– Vous avez des manteaux en cuir, en laine, et en drap doublé.

– Tous mes habits ne me réchauffent pas.

– Vous avez du vin dans votre cave, et de l’eau-de-vie dans votre buffet.

– Mon vin et mon eau-de-vie ne me réchauffent pas.

– Alors, comment voulez-vous que je vous réchauffe ?

– Vous m’avez jeté un sort, mère Blanc. Vous m’avez jeté un sort, quand vous vous êtes agenouillée dans la neige. Ôtez-moi ce sort et je vous donnerai de l’argent. Je vous donnerai une pièce d’argent.

– Je ne vous ai pas jeté de sort.

– Je vous donnerai une pièce d’or, mère Blanc, et même deux pièces d’or.

– Dieu existe, et je ne suis pas une voleuse.

– Ôtez-moi ce sort, mère Blanc, et je vous donnerai trois pièces d’or, plus une d’argent pour votre petite-fille.

– Demandez à Dieu, monsieur Boislevent. Moi, je ne suis rien qu’une pauvre femme.

– Où le trouverai-je, mère Blanc ? Dites-moi où je puis le rencontrer.

– Allez vers la haie, vers votre haie, où, la nuit dernière, la nuit de Noël, vous m’avez trouvée. Peut-être qu’il y sera encore, puisqu’il est partout.

– J’y vais, mère Blanc, j’y vais tout de suite.

V

Il s’en est allé vers la haie, à l’endroit où le bois mort que la mère Blanc avait ramassé était répandu sur la neige.

– Il n’y a pas de Dieu ici. Il n’y a pas de Dieu là.

Mais voici qu’il s’est mis à genoux pour recueillir le fagot, le fagot à lui.

– J’emporterai du moins ce bois qui est à moi.

Il l’emporte chez lui et le met au feu. Mais le bois gémit, se tord et noircit, et ne veut pas prendre.

– C’est du mauvais bois. Je le donnerai à la mère Blanc. Je le lui donnerai contre son sort.

Il emporte son bois chez la mère Blanc. Il l’emporte sur son dos comme un valet de ferme.

– Voici votre bois. Je vous en fais don contre votre sort.

– Quand on veut donner, on ne demande rien en échange.

– Je vous le donne, mère Blanc. Il ne brûle pas.

– Quand on veut donner, on choisit ce qu’on a de meilleur.

La flamme a jailli, claire, du bois mort.

– Le bois prend chez vous et pas chez moi. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas pourquoi.

À la flamme claire, du fond de son lit, l’enfant a souri. Et du fond de sa vieillesse a souri la mère Blanc.

– Qu’avez-vous, mère Blanc ? Qu’as-tu, ma petite ? Vous riez, ma foi, toutes les deux.

– C’est la chaleur du feu qui nous fait du bien.

– Qui vous fait du bien ? Ah ! mère Blanc, regardez-moi. De tous vos yeux, regardez-moi.

– Pourquoi voulez-vous que je vous regarde ?

– Mes mains ne tremblent plus. Mes dents ne claquent plus. J’ai chaud, j’ai chaud. Qu’il est doux d’avoir chaud ! C’est une lumière dans les bras, dans les jambes, dans tout le corps, et dans les yeux et dans le cœur. Mère Blanc, mère Blanc, je vous dois cela. Pourquoi votre bois chauffe-t-il autant ?

– Ce n’est pas mon bois.

– Je vous l’ai donné.

– Alors, c’est parce que vous me l’avez donné.

– Ah ! mère Blanc, j’ai compris cette fois. J’ai compris le froid, j’ai compris le chaud, et que ceux-là seuls n’ont pas une vie gelée, qui donnent leurs biens pour faire du bonheur.

– Non, donner ses biens, ça ne suffit pas.

– Ça ne suffit pas ? Je comprends, mère Blanc, je comprends encore. Ce qu’il faut donner, c’est son cœur. Quand on l’a donné, tout le reste suit.

Et Pierre Boislevent quitte ses trois manteaux tour à tour, les met sur le lit de la malade comme de bonnes couvertures, et s’en va joyeux.

La charité l’a réchauffé…

Les frères de l’instruction chrétienne.  «Lectures littéraires 1» p.107-113

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Magnifique…  non?

J’aime tellement ce que l’on propose dans les vieux manuels…  On ne trouve jamais ce genre de textes dans nos manuels scolaires actuels.  C’est triste…

 

 

La poudrerie (texte)


Quel magnifique texte je trouve…  L’auteur donne une magnifique description.  Je l’ai choisi comme texte supplémentaire de lecture cette semaine.

Sur la campagne toute blanche, une nouvelle bordée de neige est tombée. Elle est tombée, comme une brume épaisse, pendant la nuit. Fine et sèche – car il fait grand froid – elle s’est posée, sans appuyer presque, sur les arbres, sur les toits; et dans les champs, à perte de vue, elle a tout recouvert d’une couche brillante de menus cristaux innombrables.

Ce matin, le soleil resplendit au fond du ciel pur, et sur terre tout scintille; des millions de petits yeux malins, cachés dans la neige, s’allument.

Une brise se lève quelque part et vient folâtrer autour des maisons, au bord des routes, à l’orée du bois.  La neige, la belle neige légère s’émeut; et la voici qui se joue, de-ci de-là, au gré du souffle qui la frôle.  Des traînées de poudre blanche courent le long des clôtures et des haies, serpentent à travers les champs, tourbillonnent soudain et soudain s’écroulent, puis, reprenant leur course frivole, s’allongent de nouveau, se tordent, sinueuses, et vont s’amonceler à l’abri des broussailles.

Puis le vent, le grand vent d’hiver se met à souffler.  Il arrive, on dirait, du bout de l’horizon, s’enfle, et court sur la campagne, qu’il rase et dépouille.  Et la neige mouvante se soulève, s’éparpille, et poudroie!  Tantôt, elle s’irise dans la lumière; tantôt, elle monte en tournoyant, s’épaissit, monte encore, et le soleil n’est plus qu’un disque pâle derrière un nuage blanc.  Tandis que les toits gémissent et que les arbres craquent, la neige affolée passe, comme une poussière, dans la rafale.

C’est la poudrerie.

Bon voyageur, qui péniblement avancez dans la neige, entrez chez vous!  La poudrerie vous cingle le visage et vous aveugle : entrez chez vous!  Une bonne chaleur pénétrera vos membres transis; vous prendrez part au repas de la famille; ensuite, nous causerons, en fumant, autour du poêle.  Entrez chez nous, bon voyageur!  Espérant l’accalmie, nous irons à la fenêtre, et vous verrez comme elle est belle, tout de même – quand on est à l’abri – comme elle est belle, la poudrerie qui passe dans le vent.

Adjutor Rivard, Chez nous.

 

Si ce texte vous intéresse :

La poudrerie

La chanson de la neige (texte)


La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos maisons!…

La neige dessine sur les toits en pente de grands rectangles éclatants. Elle borde les gouttières, coiffe les lucarnes, saupoudre les tourelles. Elle capitonne l’appui des fenêtres, met des croissants aux œils-de-bœuf, embrouille les à-jours des balustrades, étend des tapis blancs sur les marches du balcon, pose des calottes d’ouate sur les pommes de bois de l’escalier. La neige abolit les allées du jardin, charge sur son poteau le chalet des hirondelles, pénètre sous l’abri des berceaux.   Sur la place publique elle remplit la vasque de l’abreuvoir et la conque des tritons ; aux grands hommes de bronze, nu-tête dans la gloire, elle ajuste des perruques à marteau.

Elle fait aimer le feu de l’âtre, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos maisons!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos grands bois!…

La neige vole, et court, et tourbillonne dans le silence au-dessus des millions de bras ligneux, tendus immobiles vers le ciel gris. Elle glisse sur l’écorce argentée des érables, caresse la peau vivante des hêtres, s’accroche aux flancs loqueteux des noyers tendres. Elle déroule des cordons blancs tout le long des rameaux, corrige les angles des aisselles, enfarine les aigrettes des pins et la grappe écarlate du «bourreau des arbres», s’insinue dans la spirale des feuilles sèches cramponnées dans la mort à la branche nourricière. La neige comble dans les aulnaies les petits chemins des lièvres, envahit le ravage de l’original, scelle dans son terrier la marmotte endormie. La neige précède dans le sentier le chasseur solitaire; elle adoucit le vermillon de sa tuque, gagne pour lui des épaulettes, raidit les poils de ses moustaches, lui colle les cils au coin des yeux; elle tend des pièges sous ses pas, s’embusque au bout des rameaux verts pour le souffleter, et, quand il est passé, se hâte d’effacer la trace ovale des raquettes. Mais surtout, elle remplit les nids déserts : nids de crin, nids de mousse, et elle ensevelit sans retour l’amour et les chansons de la saison passée, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos grands bois!…
La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos champs!…

La neige endort en les touchant, les mille vies de l’herbe. Elle obture les sombres galeries où, dans des attitudes hiératiques, les chrysalides accomplissent leur rite mystérieux ! Elle met en vigueur les clôtures de cèdre gris qui se hâtent, sans jamais y atteindre, vers un horizon toujours pareil. Elle efface sur le ciel pâle la flèche des girouettes, la ligne oblique des brimbales. Elle encotonne les squelettes des verges d’or chevelues, mortes au dernier baiser du soleil caduc, et cache sous un domino d’hermine les croupes blafardes des rochers erratiques.  Et parce qu’elle aime le silence, doucement, bien doucement, en leur mettant sur la bouche ses millions de petites mains, elle fait taire les ruisseaux, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos champs!…
La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos habits!…

Miniatures d’étoiles, phalènes minuscules, effilochures de tissus célestes et inconnus, ces choses jolies, et légères, et mouvantes s’accrochent à notre coiffure, atterrissent sur nos épaules, se jettent dans nos bras. Leur multitude nous fait sentir notre isolement, leur richesse de forme et leur blancheur déconcertent notre pauvreté et nos souillures.  Petit flocon de neige, là, sur mon bras, comme tu dois en connaître des choses de la terre, du ciel et de la mer!… Qui es-tu?… D’où viens-tu?… Serais-tu une goutte d’eau peccamineuse condamnée par le Maître de la nature à errer, travestie en étoile, sous des ciels boréals?… Il y a des jours, des mois peut-être, sous la coupole de feu d’un ciel équatorial, tu jouais, goutte de lumière, bijou liquide, sur les fleurs de pierre d’un rivage de corail. Aspirée dans un rayon de soleil, tu t’es mise à courir le monde, par la route du firmament, tour à tour, vapeur, étoile ou perle!… Et tu t’en venais à ma rencontre, mignonne, et tout à l’heure, parmi tes millions de compagnes folâtres, tu me cherchais à droite, à gauche!…

Je t’admire, petit flocon de neige, ainsi posé sur un rayon de glace parmi les brins noirs de la laine, et j’ai peine à penser que, comme tous nos bonheurs d’ici-bas, tu n’es pas viable, qu’il faut que tu te fondes sous mon souffle ou que, sans m’avoir rien dit, tu t’en ailles te coucher avec l’infinie multitude de tes compagnes qui n’ont caressé personne, que nul oeil n’a remarquées et qui attendront des semaines et des mois, le printemps meurtrier et libérateur.

C’est à regret que je te secoue de mon bras, fragile étoile venue des cieux, étoile de neige qui tombe, muette et blanche, sur mes habits!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe, sur nos cœurs!…

Ses premières légions nous retrouvent chaque hiver, moins jeunes, plus courbés et plus éteints. La première tombée trouve toujours en l’intime de nous-mêmes des décombres d’espérances, des cadavres de bonheurs sur quoi tisser ses faciles suaires. La neige retrouve taries des sources qu’elle avait laissées jaillissantes ; elle trouve des rides établies sur les ruines des sourires!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos cœurs?

MARIE VICTORIN.  Croquis Laurentiens.

Si ce texte vous intéresse :

La chanson de la neige

La première neige (texte)


Bon, c’est encore moi et mes textes…  Je sais, on en retrouve beaucoup sur ce blogue.  J’aime les placer ici pour les retrouver éventuellement lorsque mon plus jeune arrivera au même niveau.  Est-ce qu’ils prendront réellement place dans ma classe à ce moment-là?  hahaha  je l’ignore, mais en tout cas j’aurai le choix 😉

Voici donc un texte ayant pour thème la première neige :

Un matin, le soleil, qui s’est levé tard, dessine son disque pâle derrière un rideau de brume jaunâtre; le ciel est si bas qu’il semble toucher la terre. Des bandes de corbeaux partent pour aller dépecer quelque bête morte. Le noir essaim fend l’air d’un vol plus rapide que d’ordinaire, car il a, avec son instinct prophétique, pressenti un changement de temps.

 

En effet, de blancs flocons de neige commencent à voltiger et à tourbillonner comme le duvet de cygnes qu’on plumerait là-haut. Bientôt ils deviennent plus nombreux, plus pressés; une légère couche de blancheur, pareille à cette poussière de sucre dont on saupoudre les gâteaux, s’étend sur le sol. Une peluche argentée s’attache aux branches des arbres, et l’on dirait que les toits ont mis des chemises blanches. Il neige. La couche s’épaissit, et déjà, sous le linceul uniforme, les inégalités du terrain ont disparu. Peu à peu, les chemins s’effacent, les silhouettes des objets sur lesquels glisse la neige se découpent en noir ou en gris sombre. À l’horizon, la lisière du bois forme une zone roussâtre rehaussée de points de gouache. Et la neige tombe toujours, lentement, silencieusement, car le vent s’est apaisé; les bras des sapins ploient sous le faix, et quelquefois, secouant leur charge, se relèvent brusquement; des paquets de neige glissent et vont s’écraser avec un son mat sur le tapis blanc.

 

Les geais, les pies glapissent aigrement et font grincer leur crécelle en volant d’un arbre à un autre, pour chercher un abri contre les étoiles glacées qui tombent sur leur plumage; les moineaux blottis sous les feuilles des lierres, le long des vieux murs, poussent des piaillements de détresse. Ils ont froid, ils ont faim, et l’avenir de leur déjeuner les inquiète.

Théophile Gauthier.  La nature chez elle.

Analyse du texte :

  1. Quels sont les signes précurseurs de la neige mentionnés par Th. Gauthier?
  2. Pourquoi a-t-il comparé la brume à un rideau?
  3. Explique : le ciel… semble toucher terre.
  4. Qu’est-ce qui pousse le corbeau à se hâter?
  5. De quel verbe se sert l’auteur pour décrire la chute des premiers flocons?  Justifie la comparaison qu’il emploie.
  6. Ils deviennent alors plus nombreux : qu’arrive-t-il alors?
  7. La couche s’épaissit encore : que fait-elle disparaitre maintenant?
  8. Montre la justesse de l’expression : sous un linceul uniforme.
  9. Et la neige tombe toujours, lentement, silencieusement : montre la raison d’être de ces trois adverbes.
  10. Les sapins ne sont-ils pas personnifiés?  Quels mots l’indiquent?
  11. Par quel détail l’auteur fait-il remarquer que l’épaisseur de la couche de neige est déjà considérable?
  12. Cherche des mots de la même famille que neige et glisser et donne-en la signification.
  13. Nomme les objets et les actions qu’évoquent dans ton esprit ces deux mots : première neige.

 

Si cela vous intéresse :

Le première neige_Th.Gauthier

Source (en partie) : Procure des frères de l’instruction chrétienne.  Lectures littéraires-tome 1 p.209-211

 

Mon grand-père (texte)


Et voici mon dernier texte pour mon fils de secondaire 1

 

Mon grand-père

par

Henry Bordeaux

Je me rappelle le mien avec émotion. C’était un joli vieillard, d’une extrême politesse et d’une exquise élégance. Ses cheveux frisés et tout blancs, comme poudrés, s’échappaient en mèches folles d’une petite calotte de velours noir ornée d’un gland de soie. Il était toujours complètement rasé, ce qui dégageait la grâce de la bouche, et ses traits pâles, qui parfois se fonçaient aux pommettes d’un léger afflux de sang, apparaissaient fins et délicats, presque féminins, sous la coquette chevelure blanche. Autour du cou, il enroulait un foulard, à l’ancienne mode. Il avait des soins touchants pour ses habits, et chaque fois qu’il prisait, il s’évertuait ensuite à souffler de son souffle grêle sur le moindre grain de tabac égaré dans les plis de sa redingote qu’il appelait une lévite.

Il fut doux à mon enfance. Il aimait la nature et il me la fit aimer. Il me prenait par la main et me conduisait dans les bois, de sa marche lente qu’il appuyait sur un grand bâton ferré. Il suivait avec joie mes regards nouveaux. Je sortais de l’ombre et il y rentrait ; néanmoins nous nous comprenions à merveille. Ainsi les choses se ressemblent à l’aurore et au crépuscule. Nos promenades étaient peu variées. Il affectionnait les mêmes paysages et recherchait les mêmes impressions, afin de se persuader de sa propre durée.

– Regarde, petit, me disait-il quand le soleil descendait sur l’horizon, et je lui demandais pourquoi le soleil se sauvait.

Il connaissait toutes les plantes sauvages et les appelait devant moi par leurs noms. Il me nommait aussi les champignons que nos pas rencontraient dans la mousse, au pied des châtaigniers. Nous rapportions dans un grand mouchoir à carreaux emporté par précaution les bolets aromatiques et les oronges semblables à des œufs au miroir, et je me persuadais que je fournissais à l’entretien de toute la maison. Mais je refusais de goûter de notre chasse : bien plus tard, j’en appréciai la saveur. Enfin, les soirs d’été, comme nous nous attardions sur le balcon d’où nous participions à la sérénité de la campagne, mon grand-père me comblait de bonheur en m’autorisant à regarder dans sa grande lunette qu’il ajustait avec soin et qui rapprochait de nous les constellations : Vénus, Jupiter, Saturne et son anneau me devinrent amis.

Un jour il me montra d’une hauteur péniblement gravie la plaine immense que tachaient les moissons de diverses couleurs. Une brise légère agitait nonchalamment les blés mûrs. Les forêts dont l’été augmente le mystère s’endormaient dans leur lourd feuillage. Et tout au fond nous distinguions les eaux bleues d’un lac souriant.

– Regarde, petit. Est-ce beau ? Eh bien, tout ce que tu vois est à moi.

– Vraiment, grand-père ?

Je n’étais pas très convaincu. Mon grand-père ne réussissait jamais dans ses entreprises financières où il introduisait de la poésie, et le petit homme que j’étais – je ne saurais dire à quels signes – s’en doutait déjà.

– Oui, reprit-il, tout cela est bien à moi. Ces moissons dorées, ces vignes et ces hautes futaies, et ce lac aussi qui tremble d’aise au soleil. Le propriétaire a le droit d’user et d’abuser. Qui donc use et abuse plus que moi de toutes ces propriétés ?

Et dans un petit rire sournois, il ajouta plutôt pour lui-même que pour son jeune compagnon qui pourtant s’en souvient :

– Et l’on m’épargne la peine de m’en occuper.

– Comme vous êtes riche, grand-père !

Je regardais la plaine avec admiration. Il me considéra un instant, et sans doute il me jugea digne de son héritage, car il étendit la main et son geste fut presque solennel :

– Je te donne tout ce que j’ai.

Je battis des mains et j’embrassai le cher vieillard. Ainsi me furent véritablement légués le charme et la grâce de la terre…

BORDEAUX Henry.  L’enfance de Mistral.

Si ce texte vous intéresse :

Mon grand-père_texte suppl.

Source : DES GRANGES ET COTARD.  Morceaux choisis des auteurs français p.275

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Vous remarquerez que tous mes textes tournent autour du «portrait».

Le perroquet de Félicité (texte)


Voici le second texte à l’étude cette semaine (secondaire 1)

Le perroquet de Félicité

par

Gustave Flaubert

Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes roses, son front bleu, et sa gorge dorée.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.

Elle entreprit de l’instruire; bientôt il répéta: « Charmant garçon! Serviteur, monsieur! Je vous salue, Marie! » Il était placé auprès de la porte, et plusieurs s’étonnaient qu’il ne répondît pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s’appellent Jacquot. On le comparait à une dinde, à une bûche: autant de coups de poignard pour Félicité! Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu’on le regardait! (…)

La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu‘il l’apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l’écho les répétait, les voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi; et, pour n’être pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière, puis entrait par la porte du jardin; et les regards qu’il envoyait à l’oiseau manquaient de tendresse.

Gustave Flaubert.  Un coeur simple

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Analyse du texte :

  1. Explique les expressions suivantes :  «Autant de coups de poignard pour Félicité», «se coulait le long du mur»  /  Félicité aime son perroquet et quand on se moque de lui, elle en ressent beaucoup de peine.  /  se glissait tout près du mur, se faisait «petit» pour ne pas être aperçu.
  2. Relève des mots désignant : des couleurs, des sons  / corps vert, bout des ailes roses, front bleu, gorge dorée. /  commençait à rire, éclats de voix bondissaient, l’écho les répétait, les voisins riaient.
  3. Relève les verbes désignant les actions du perroquet. / mordre son bâton, arracher ses plumes, éparpiller ses ordures, répandre l’eau, rire de toutes ses forces.
  4. Montre comment tous les détails révèlent le caractère fantasque du perroquet./ il mord son bâton, s’arrache les plumes, éparpille ses ordures, répand l’eau de sa baignoire, il ne répond pas quand on lui parle, il cesse de parler dès qu’on le regarde, rit des gens.
  5. Quels sentiments éprouverais-tu si tu possédais un perroquet comme Loulou?
  6. Note quelques expressions qui te plaisent par leur originalité.

Inspiration du travail : LUCIEN GESLIN.  Méthode de composition française – la narration p.149-150

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J’ai ajouté une situation d’écriture à ce travail :

Tu avais une jolie chatte (portrait). Elle grandissait, jouait avec toi. Puis, un jour, elle se mit à dépérir et…

source : Lucien Dumas.  Le livre unique de français – cours supérieur p.91

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Si cela vous intéresse, voici mes feuilles de travail.

Le perroquet de Félicité_texte-questions-écriture

Kira (texte)


J’aime particulièrement ce texte pour rappeler l’importance d’aller plus loin qu’un simple regard…  c’est le texte que j’ai choisi pour débuter la prochaine semaine de travail.  Je rappelle que nous travaillons le portrait.

Kira

par

Lois LOWRY

 

Kira vit dans une société guerrière où seules la force et l’habileté à la chasse comptent. Or, Kira est née infirme. Katrina, sa mère, lui raconte pourquoi elle a lutté pour lui conserver la vie.

(…)

— Ils sont venus te prendre, racontait Katrina à voix basse dans leur kot où rougeoyait un bon feu. Tu avais à peine un jour et on ne t’avait pas encore donné ton nom de nouveau-né, ton nom d’une syllabe.

— Kir.

— Oui, c’est ça, Kir. Ils m’ont donc apporté à manger et ils étaient sur le point de t’emmener au Champ…

Kira frissonna. C’était l’usage, la coutume, c’était aussi un acte de miséricorde de rendre à la terre un nouveau-né imparfait et encore dépourvu de nom avant que l’esprit ne l’ait investi pour en faire un être humain. Mais elle ne pouvait s’empêcher de frissonner à cette pensée.

Kira hocha la tête.

— Ils ne savaient pas que c’était moi.

— Ce n’était pas encore toi.

— Redis-moi pourquoi tu n’as pas voulu, murmura Kira.

Sa mère soupira à l’évocation de ce souvenir.

— Je savais que je n’aurais pas d’autre enfant, fit-elle observer. Ton père avait été emporté par les bêtes. Un beau jour, il était parti à la chasse et n’était pas revenu. Il y avait déjà des mois de cela. Je savais que je n’aurais plus d’enfant. Oh, ajouta-t-elle, peut-être m’auraient-ils donné un orphelin à élever. Mais comme je te tenais dans mes bras – telle que tu étais à ce moment-là, sans esprit encore, avec ta pauvre jambe de travers (il était évident que tu ne pourrais jamais courir) j’ai vu tes yeux brillants. J’ai vu poindre dans tes yeux quelque chose d’extraordinaire. Et puis il y avait tes doigts, longs et bien formés.

— Et solides. Mes mains étaient fortes, ajouta Kira avec satisfaction.

Elle avait si souvent entendu l’histoire ; et chaque fois qu’elle l’entendait, elle regardait avec orgueil ses fortes mains.

Katrina rit.

— Si fortes en effet qu’elles avaient agrippé mon pouce et ne voulaient pas le lâcher. Tu tirais si farouchement sur mon pouce, comment aurais-je pu les laisser t’emmener ?

Je leur ai simplement dit non.

— Ils étaient en colère ?

— Oui. Mais j’ai fait preuve de fermeté. Et bien entendu mon père était encore vivant. Il était âgé alors – c’était un quadrisyllabe – et il avait été pendant longtemps le chef du peuple, le Seigneur des Seigneurs. On le respectait. Ton père lui aussi aurait été un chef très respecté s’il n’était pas mort pendant la grande chasse. Il avait déjà été choisi comme Seigneur.

— Dis-moi le nom de mon père, demanda Kira.

Katrina sourit dans la lumière du feu.

— Christopher, dit-elle. Tu connais ce nom.

— Oui, mais j’aime l’entendre. J’aime te l’entendre prononcer.

— Veux-tu que je continue ? Kira hocha la tête.

— Tu t’es montrée ferme, tu as insisté, rappela-t-elle.

— Ils m’ont fait promettre que tu ne deviendrais pas un fardeau.

— Je n’en ai pas été un, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non. Tes fortes mains et ton esprit avisé compensent ta jambe infirme. À l’atelier de tissage, tu es une robuste petite main sur laquelle on peut compter ; toutes les ouvrières le disent. Et après tout, qu’est-ce qu’une jambe torse en regard d’une intelligence comme la tienne ? Les histoires que tu racontes aux minots, les tableaux que tu crées avec les mots – et avec le fil à broder ! Les broderies que tu fais ! Elles sont différentes de toutes les broderies que j’aie jamais vues. Bien plus belles que celles que je pourrais jamais faire !

LOIS LOWRY, L’élue, Gallimard jeunesse 2001 p.10-12

Ce texte amènera une petite situation d’écriture :

Tu as certainement un talent particulier, une habileté quelconque, un trait de caractère ou une caractéristique physique qui te distingue des autres et fait de toi une personne différente, une personne qui mérite d’être connue.  Explique en 50 mots ce que c’est.

Ne pense pas à une caractéristique extraordinaire : prends-toi comme tu es.

Source : Rendez-vous de Graficor p.123

Si cela vous intéresse, voici le texte et la situation d’écriture :

Kira_texte et situation d’écriture