Simple comme bonjour (poésie)



L’amour est clair comme le jour
L’amour est simple comme bonjour
L’amour est nu comme la main
C’est ton amour et le mien…
Pourquoi parler du grand amour ?
Pourquoi chanter la grande vie ?
Notre amour est heureux de vivre
Et ça lui suffit

C’est vrai l’amour est très heureux
Et même un peu trop…peut-être
Et, quand on a fermé la porte,
Rêve de s’enfuir par la fenêtre…

Si notre amour voulait partir
Nous ferions tout pour le retenir
Que serait notre vie sans lui :
Une valse lente sans musique
Un enfant qui jamais ne rit

Un roman que personne ne lit
La mécanique de l’ennui
Sans amour, sans vie !

Jacques Prévert

Nuit de neige (poésie)


La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.

Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.
L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l’horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu’elle darde,
Fantastiques lueurs qu’elle s’en va semant ;
Et la neige s’éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n’ayant plus l’asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas.

Guy de Maupassant, Des vers

La neige tombe (poésie)


La neige à flocons blêmes tombe,
Tombe, tombe en mols tourbillons,
Lis effeuillé sur une tombe.
Pour qui fait-on cette hécatombe,
Hécatombe de papillons ?
La neige à flocons blêmes tombe,
Tombe, tombe en mols tourbillons.

Toute blanche dans la nuit brune,
La neige tombe en voletant,
O pâquerettes ! une à une,
Toutes blanches dans la nuit brune…
Qui donc là-haut plume la lune ?
O frais duvet ! Flocons flottants !
Toute blanche dans la nuit brune,
La neige tombe en voletant.

La neige tombe, monotone,
Monotonement, par les cieux.
Dans le silence qui chantonne
La neige tombe, monotone,
Et file, tisse, ourle et festonne
Un suaire silencieux.
La neige tombe monotone,
Monotonement par les cieux.

Jean Richepin

L’aurore boréale (poésie)


La nuit d’hiver étend son aile diaphane
Sur l’immobilité morne de la savane
Qui regarde monter, dans le recueillement,
La lune, à l’horizon, comme un saint-sacrement.
L’azur du ciel est vif, et chaque étoile blonde
Brille à travers les fûts de la forêt profonde.
La rafale se tait, et les sapins glacés,
Comme des spectres blancs, penchent leurs fronts lassés
Sous le poids de la neige étincelant dans l’ombre.
La savane s’endort dans sa majesté sombre,
Pleine du saint émoi qui vient du firmament.
Dans l’espace nul bruit ne trouble, un seul moment,
Le transparent sommeil des gigantesques arbres
Dont les troncs sous le givre ont la pâleur des marbres.
Seul, le craquement sourd d’un bouleau qui se fend
Sous l’invincible effort du grand froid triomphant
Rompt d’instant en instant le solennel silence
Du désert qui poursuit sa rêverie immense.

Tout à coup, vers le nord, du vaste horizon pur
Une rose lueur émerge dans l’azur,
Et, fluide clavier dont les étranges touches
Battent de l’aile ainsi que des oiseaux farouches,
Éparpillant partout des diamants dans l’air,
Elle envahit le vague océan de l’éther.
Aussitôt ce clavier, zébré d’or et d’agate,
Se change en un rideau dont la blancheur éclate,
Dont les replis moelleux, aussi prompts que l’éclair,
Ondulent follement sur le firmament clair.
Quel est ce voile étrange, ou plutôt ce prodige ?

C’est le panorama que l’esprit du vertige
Déroule à l’infini de la mer et des cieux.
Sous le souffle effréné d’un vent mystérieux,
Dans un écroulement d’ombres et de lumières,
Le voile se déchire, et de larges rivières
De perles et d’onyx roulent dans le ciel bleu,
Et leurs flots, tout hachés de volutes de feu,
S’écrasent et, trouant les archipels d’opale,
Déferlent par-dessus une montagne pâle
De nuages pareils à des vaisseaux ancrés
Dans les immensités des golfes éthérés,
Et puis, rejaillissant sur des vapeurs compactes,
Inondent l’horizon de roses cataractes.
Le voile en un clin d’oeil se reforme plus beau,
Lové comme un serpent, flottant comme un drapeau.
Plus rapide cent fois qu’un jet pyrotechnique,
Il fait en pétillant un sabbat fantastique,
Et met en mouvement des milliers de soleils
À travers des brouillards transparents et vermeils
Comme cristallisés dans la plaine éthérée.
Quelquefois on dirait une écharpe nacrée
Qu’un groupe de houris secouerait en volant
Dans l’incommensurable espace étincelant ;
Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles
Que Prométhée étend pour saisir les étoiles,
Ou pour le tablier sans bornes dans lequel
Les anges vanneraient des roses sur le ciel.

Et la forêt regarde, enivrée, éblouie.
Se dérouler au loin cette scène inouïe ;
Et l’orignal, le mufle en avant, tout tremblant,
Les quatre pieds cloués sur un mamelon blanc,
L’oeil grand ouvert, au bord de la savane claire,
Fixe depuis longtemps l’auréole polaire
Poudroyant de ses feux le céleste plafond,
Et son extase fauve en deux larmes se fond.

William Chapman

Mages d’autrefois et d’aujourd’hui (poésie)


Je suis en train de préparer ma prochaine rentrée après les vacances…

Notre première semaine se passera sous le thème de la fête des Rois et du Nouvel an.  Voici donc une poésie à découvrir et à mémoriser.


Les mages de jadis, les yeux fixés au ciel,

Fascinés par l’étoile, attirante lumière,

À l’Enfant nouveau-né vont offrir leur prière

Avec l’or pur, la myrrhe et l’encens de l’autel.

 

L’œil fixé vers l’azur dont l’attrait éternel,

Dans sa douce clarté, t’invite avec mystère.

Jeunesse d’aujourd’hui, va, rayonnante et fière,

Offrir à l’Enfant-Dieu ton présent immortel.

 

L’ardente piété, c’est l’encens qui s’élève,

L’étude, c’est la myrrhe où s’embaume le rêve ;

L’action qui s’épure au dur creuset, c’est l’or.

 

Va malgré le tumulte, à travers la tempête ;

Jeunesse qui faiblit, va, redresse la tête,

Regarde vers l’étoile et reprends ton essor.

 

Rosaire Ste-Marie.

Nuit de Noël (poésie)


La nuit a déployé son voile.
Il fait froid; mais le grand ciel bleu
Allume sa dernière étoile.
Il fait froid; mais j’attise un feu
Qui fait chatoyer une toile
Où brille le berceau d’un Dieu.

Le vent glacé sur les toitures
Râle et sanglote comme un glas.
Sous les pieds ou sous les voitures
Crissent la neige et le verglas;
Emmitouflé dans ses fourrures,
Plus d’un passant hâte le pas.

Là-bas, les églises rayonnent
Du vif éclat de mille feux.
Déjà les enfants papillonnent
– Malgré le froid – l’espoir aux yeux,
Autour des temples lumineux;
Déjà les cloches carillonnent.

Et le son des bronzes pieux,
Coupé de solennels silences,
Répété sous nos bois immenses
Comme un écho perdu des cieux,
Réveille en mon cœur soucieux
Un essaim de réminiscences.

Et loin, bien loin, rêveur, je vois
La tant vieille église en ruine
Où j’allai la première fois,
Au milieu de la nuit divine,
Incliner ma tête enfantine
Sur le berceau du Roi des rois.

Je vois une voûte revêche
Où l’on a voulu peindre un ciel,
Je vois au pied d’un humble autel
Vaguement luire une humble crèche.
J’entends une voix jeune et fraîche
Chanter: Noël! Noël! Noël!

Je vois ma mère prosternée
Et, près de moi, priant tout bas.
J’assiste à la mort d’une année
Au milieu de joyeux ébats;
Et j’aperçois deux petits bas
Dans une grande cheminée.

Toute mon enfance à mes yeux
Reparaît, hantant ma demeure
Comme un fantôme gracieux
Dont l’aile avec amour m’effleure;
Et devant ce passé si vieux
Mon regard se voile, et je pleure.

Je pleure, les sens apaisés,
Avec un cœur que l’âge émousse,
Sans déchirement, sans secousse,
Et mes pleurs, à longs flots versés,
Ont l’âcreté suave et douce
Des souvenirs et des baisers.

 

William Chapman

Le noroît (poésie)


Le noroît siffle dans les aulnes,

Il fait bien noir, il fait bien froid,

Et la nuit jette son effroi

Sur les plaintes pâles et jaunes.

 

Tristes, soudain, nous nous taisons,

et tremblons, dans cette nuit sombre,

D’entendre le démon de l’ombre

Rôder autour de nos maisons!

 

Mais la braise au poêle s’attise,

La chaleur monte des tisons,

Et près des flammes, nous pouvons

Oublier le froid et la brise . . .

 

Dans les rayonnements que font

Les bûches pleines d’étincelles,

Oublions les peines cruelles,

Et le mal cuisant et profond ! . . .

 

Dans les plaines pâles et jaunes

La nuit jette un sinistre effroi;

Il fait bien noir, il fait bien froid:

Le noroît siffle dans les aulnes!

Blanche Lamontagne


Le rouet (poésie)


Quoi !  vous vouliez le faire disparaître

Dans quelque sombre et triste corridor,

Ce vieux rouet qu’à travers la fenêtre

Le gai soleil frappe d’un reflet d’or ?

Si vous saviez la douce rêverie

Qui près de lui si souvent m’a bercé !

Si vous saviez à mon âme attendrie

Tout ce que dit ce témoin du passé !

 

C’est le rouet de la grand-mère !

Il me semble encore la voir,

Malgré l’âge active ouvrière,

Filant du matin jusqu’au soir.

 

Oui, je la vois, c’est elle, c’est bien elle !

Sa robe sombre aux larges plis tombants,

Sa coiffe antique, et sa tête si belle,

Si belle encore, sous ses beaux cheveux blancs !

Ici, près d’elle, une cage est posée,

Là, le vieux chat dort devant les tisons,

Et le soleil, à travers la croisée,

Comme aujourd’hui darde ses chauds rayons !

 

Quelle fête pour la grand-mère

Quand ses oiseaux, dans les beaux jours,

Chantaient leur chanson printanière,

Le vieux rouet tournant toujours !

 

Je vois l’école au sortir de laquelle

Avec bonheur grimpant notre escalier,

De loin déjà m’arrivaient pêle-mêle

Le gai ramage et le bruit familier

J’entrai. -Eh bien ! disait la bonne vieille,

A-t-on point ri ? s’est-on point fait chasser ?

Dois-je embrasser ou bien tirer l’oreille ?

-Non ! grand-maman, vous pouvez m’embrasser.

 

Je le sens encore sur ma joue

Ce tendre et long et doux baiser !

Et bientôt la petite roue

De recommencer à jaser !

 

Comme elle fuit rapide, obéissante !

Et quel plaisir de voir en même temps

Diminuer l’étoupe éblouissante,

Croître le fil sous les doigts palpitants !

Mais tout à coup le voilà qui s’embrouille….

-C’est lui, c’est lui ! c’est ce maudit garçon

Qui veut toujours toucher ma quenouille.

Allez-vous en, monsieur le polisson !

 

Mais ces grands courroux de grand-mère

Ne tardent pas à s’apaiser.

-Pardon ! lui disais-je, et la guerre

Amenait un nouveau baiser.

 

Dès le matin, quand venait le dimanche,

Ce vieux rouet, qu’il faisait bon le voir

Enveloppé de sa chemise blanche,

Près du fauteuil endormi jusqu’au soir !

La grande Bible aux naïves images

S’ouvrait alors, et le temps s’oubliait

À regarder Job, David, les rois mages,

L’enfant Jésus ! – et l’aïeule priait !

 

Et de l’antique cathédrale

Tandis que nous lisions, parfois

Nous entendions par intervalle

L’orgue élever sa grande voix !

 

Plus tard, un soir : -Écoute, me dit-elle.

Tu vois ce fil, enfant : tels sont nos jours.

Sur ma quenouille une main immortelle,

La main de Dieu, les fils longs ou courts.

Puissent les tiens, qui commencent à peine,

Dépasser ceux que je dois au Seigneur !

Puisse surtout sa bonté souveraine

A leur durée égaler ton bonheur !

 

Et les deux mains de la grand-mère

Se joignant au bord du rouet,

Oh!, de quelle ardente prière

Elle accompagna ce souhait !

 

-Les miens s’en vont, ajouta-t-elle encore,

Et ma quenouille est bien près de finir !

Au soir du jour qui pour toi vient d’éclore

J’arrive en paix, et je n’ai qu’à bénir !

Quand du rouet de ta pauvre grand-mère

Puisse une larme au bord de ta paupière

Monter encore en songeant au passé !

 

Grand’mère, la voilà cette heure,

Depuis longtemps il a cessé…

Et regardez ! votre enfant pleure

Auprès du rouet délaissé.

 

Louis Tournier

 

Les Soleils de Novembre(poésie)


J’aime particulièrement ce poème…  Mon fils-3 doit m’en mémoriser une partie cette semaine.


Les Soleils de Novembre /Auguste Lacaussade

Un beau ciel de novembre aux clartés automnales
Baignait de ses tiédeurs les vallons vaporeux ;
Les feux du jour buvaient les gouttes matinales
Qui scintillaient dans l’herbe au bord des champs pierreux.

Les coteaux de Lormont, où s’effeuillaient les vignes,
Étageaient leurs versants jaunis sous le ciel clair ;
Vers l’orient fuyaient et se perdaient leurs lignes
En des lointains profonds et bleus comme la mer.

Lente et faible, la brise avait des plaintes douces
En passant sous les bois à demi dépouillés ;
L’une après l’une au vent tombaient les feuilles rousses,
Elles tombaient sans bruit sur les gazons mouillés.

Hélas ! plus d’hirondelles au toit brun des chaumières,
Plus de vol printanier égayant l’horizon ;
Dans l’air pâle, émanant ses tranquilles lumières,
Rayonnait l’astre d’or de l’arrière-saison.

La terre pacifique, aux rêveuses mollesses,
Après l’âpre labeur des étés florissants,
Semblait goûter, pareille aux sereines vieillesses,
Les tièdes voluptés des soleils finissants.

Avant les froids prochains, antique Nourricière,
Repose-toi, souris à tes champs moissonnés !
Heureux qui, l’âme en paix au bout de sa carrière,
Peut comme toi sourire à ses jours terminés !

Mais nous, rimeurs chétifs, aux pauvretés superbes,
De nos vertes saisons, hélas ! qu’avons-nous fait ?
Qui peut dire entre nous, pesant ses lourdes gerbes :
« Mourons ! mon œuvre est mûre et mon cœur satisfait ! »

Jouets du rythme, esprits sans boussole et sans force,
Dans ses néants la forme égara nos ferveurs ;
Du vrai, du grand, du beau nous n’aimions que l’écorce ;
Nous avons tout du fruit, tout, hormis les saveurs !

En nombres d’or rimant l’amour et ses délires,
Nous n’avons rien senti, nous avons tout chanté.
Vides sont les accords qu’ont exhalé nos lyres !
Vide est le fruit d’orgueil que notre arbre a porté !

Tombez, tombez, tombez, feuilles silencieuses,
Fleurs séniles, rameaux aux espoirs avortés !
Fermez-vous sans écho, lèvres mélodieuses !
Endormons-nous muets dans nos stérilités !

Plus de retours amers ! trêve aux jactantes vaines !…
Oui, la Muse eût voulu des astres plus cléments !
Un sang pauvre et le doute, hélas ! glaçaient nos veines :
Nous sommes de moitié dans nos avortements.

Il faisait froid au ciel quand nous vînmes au monde,
La sève était tarie où puisaient les aïeux.
Résignons-nous, enfants d’une époque inféconde :
Nous mourons tout entiers, nous qui vivons sans dieux !

O dureté des temps ! ô têtes condamnées !
Fiers espoirs d’où la nuit et l’oubli seuls naîtront !
Eh bien, soit ! — Acceptons, amis, nos destinées :
Sans haine effaçons-nous devant ceux qui viendront !

Succédez-nous, croissez, races neuves et fortes !
Mais nous, dont vous vivrez, nous voulons vous bénir.
Plongez vos pieds d’airain dans nos racines mortes !
D’un feuillage splendide ombragez l’avenir !

Et vous, ferments sacrés des époques prospères,
Foi, liberté, soleil, trésors inépuisés,
Donnez à nos vainqueurs, oublieux de leurs pères,
Tous les biens qu’aux vaincus la vie a refusés !

Auguste Lacaussade, Les Automnales (1876)

 

Nocturne (poème)


Nocturne

Gilles Vigneault


Sur le geste le plus simple

Sur le mot le plus commun

Je voyage

Sur votre hésitation même

Sur votre regard perdu

Je voyage

N’essayez pas de me suivre

Où m’empêcher de partir

J’appareille

Vers une terre inconnue

Où des pleurs d’enfant m’appellent

J’appareille

Vers une douleur aiguë

qui ne m’a pas dit son nom

Mais qui chante

La vieille complainte humaine

Que méprise le tambour?

Mais qui chante

Et qui me parle d’amour

De sa voix la plus lointaine?