Français (sec. 5) / cours 1-2-3


À l’automne prochain, j’accompagne quelques élèves de secondaire 5 en français.  Comme le gros du travail de ce niveau se fera en argumentation (le printemps suivant pour la préparation à l’examen du DES),  j’ai une grande liberté et plusieurs possibilités, entre temps,  pour explorer avec eux plusieurs choses.

Comme ils n’ont  jamais travaillé dans des manuels «autres» que québécois depuis toujours ; qu’ils n’ont jamais lu un roman entier ( ou presque )…  j’ai décidé de leur proposer un voyage littéraire complètement différent de ce qu’ils connaissent.  Ils auront la chance ( ou malchance haha ) de découvrir ce qu’ils n’ont jamais pu lire jusqu’à maintenant !


Cours 1

Je leur ai demandé de lire pendant l’été ( oui, oui… pendant l’été) le très court roman mais tellement beau à mes yeux : « Oscar et la dame rose ».

À la rentrée, afin de connaître le niveau de chacun, je vais leur proposer un très court questionnaire de lecture.

Je ne me suis pas cassée la tête, j’ai choisi de prendre un questionnaire sur le net.

quiz de lecture

Cours 2

Un texte pas si simple à lire lorsqu’on ne lit que des textes dans un manuel scolaire québécois (d’aujourd’hui).  Le choix des mots, le style,…  c’est un premier pas pour vérifier le niveau de compréhension, et surtout, s’ils ont le réflexe de chercher dans un dictionnaire lorsqu’ils ne comprennent pas un mot !!!!

Ce sera un texte à lire individuellement et à haute voix avec moi.  Cette lecture sera suivie par une courte situation d’écriture afin de les observer à l’écrit.


Le premier jardin

Raphaël, un jeune étudiant passionné d’histoire, raconte à une comédienne, Flora Fontanges, l’arrivée des filles du Roi en Nouvelle-France, trois siècles plus tôt. 

Raphaël parle d’une époque révolue, bien avant la conquête anglaise, au tout début du monde, lorsque chaque pas que l’on faisait sur la terre nue était arraché à la broussaille et à la forêt.

Ils sont tous là sur le rivage, en attente des bateaux venant de France. Gouverneur, intendant et gentilshommes endimanchés, empanachés, emplumés et pleins de fanfreluches, malgré la chaleur et les maringouins.  Quelques religieuses résistent au vent du mieux qu’elles le peuvent dans un grand remuement de voiles, de guimpes, de scapulaires, de cornettes et de barbettes. Des soldats fraîchement licencié, rasés de frais, selon les ordres reçus, vêtus de chemises propres, écarquillent les yeux jusqu’à voir rouge dans le soleil, en attente de la promesse, en marche vers eux sur le fleuve immense qui miroite au soleil.

En bas, en haut du cap, l’ébauche de la ville plantée dans la sauvagerie de la terre, tout contre le souffle de la forêt, pleine de cris d’oiseaux et de rumeurs sourdes dans la touffeur de juillet.

Cette fois-ci, il ne s’agit pas seulement de farine et de sucre, de lapins, de coqs et de poules, de vaches et de chevaux, de pichets d’étain et de couteaux à manche de corne, de pièces de drap et d’ étamine, d’outils et de coton à fromage, c’est d’une cargaison de filles à marier, aptes à la génération dont il est bel et bien question.

La Nouvelle-France a mauvaise réputation en métropole.  On parle d’un lieu d’horreur et des faubourgs de l’enfer.  Les paysannes se font tirer l’oreille.  Il a bien fallu avoir recours à La Salpêtrière pour peupler la colonie.

Les voici qui se pressent sur le pont, les unes contre les autres, comme un bouquet qu’on a ficelé trop serré.  Les ailes de leurs coiffes battent dans le vent, et elles agitent des mouchoirs au- dessus de leurs têtes.  Les hommes, en rang sur le rivage, les dévisagent en silence. La décence de leurs costumes a tout de suite été remarquée avec satisfaction par le Gouverneur et l’Intendant.  Il s’agit de savoir, avant même d’avoir pu distinguer leurs visages, si elles sont modestes et bien soignées de leur personne. Le reste de l’examen minutieux et précis se fera, en temps et lieu, petit à petit, à mesure qu’elles viendront vers nous avec leurs jeunes corps voués sans réserve à l’homme, au travail et à la maternité.

À défaut de paysannes, il faut bien se contenter pour aujourd’hui de ce menu fretin, venu de Paris, et doté par le Roi de cinquante livres par tête.  Si elles savent déjà coudre, tricoter et faire de la dentelle (on le leur a appris dans leur refuge de La Salpêtrière, aussi infamant que la Bastille), on verra bien leur figure lorsqu’il faudra faire vêler la vache et changer sa litière.

On distingue très bien maintenant leurs traits dans la lumière, encadrés de toile blanche et de quelques petits cheveux fous dans le vent.  Il y en a de rouges et de tannées par le soleil et l’air marin, d’autres exsangues et squelettiques minées par le mal de mer et la peur.

Ils sont là sur le rivage, dans le grand beau temps qu’il fait, comme devant une aurore boréale.  Des cris s’échappent par moments de leurs poitrines haletantes.

  • Ah ! La belle rousse ! La belle bleue ! La petite frisée !

Quand on a été privés de femmes pendant si longtemps, sauf quelques sauvagesses, c’est quand même plaisant de voir venir vers nous tout ce bel assemblage de jupons et de toile froissée. Il a été entendu, entre M. le Gouverneur, M. l’Intendant et nous, garçons à marier, qu’on les prendrait comme elles sont, ces filles du Roi, fraîches et jeunes, sans passé, purifiées par la mer, au cours d’une longue et rude traversée sur un voilier. Trente passagers sont morts en cours de route, et il a fallu les jeter à la mer comme des pierres.  Les survivantes encore longtemps seront hantées par le roulis et le tangage tant il est vrai que ce grand brassement de l’océan habite toujours leurs corps, de la racine des cheveux à la pointe des orteils. C’est comme une procession de filles ivres qui commence à avancer vers nous sur la passerelle.  Leurs belles épaules tendues sous les fichus croisés sur la poitrine ont le mouvement chaloupé des marins en bordée.

M. l’Intendant est formel. Tous les soldats licenciés, quelques-uns faisant métier de bandit, seront privés de la traite et de la chasse et des honneurs de l’Église et des communautés si, quinze jours après l’arrivée des filles du Roi, ils ne se marient pas.

Les plus grasses ont été choisies les premières, au cours de brèves fréquentations dans la maison prêtée à cet effet par Mme de la Pelterie.  C’est mieux qu’elles soient bien en chair pour résister aux rigueurs du climat, disent-ils, et puis, quand on a déjà mangé de la misère par tous les pores de sa peau, durant des années, aux armées du Roi, c’est plus réconfortant d’avoir un bon gros morceau à se mettre sous la dent, pour le temps que Dieu voudra bien nous laisser sur cette terre en friche depuis le commencement du monde.  En réalité, il n’y a que la chasse et la pêche qui soient possibles ici.  L’état de coureur de bois nous conviendrait assez bien, quoique le bon vouloir du Roi soit de nous enchaîner sur une terre en bois debout avec une femme qui n’en finit pas de nous ouvrir le cœur, sous prétexte que c’est là, entre nos côtes, qu’elle est déjà sortie pour prendre son souffle au paradis terrestre.  Allez donc répondre à cette attente, à ce désir d’amour absolu qui les tourmente presque toutes?  Il n’y a que la suite des jours et des nuits qui aura raison de leur belle ardeur.  C’est qu’on s’use et se lasse à la longue, sous le feu de l’été, sous le feu de l’hiver, et c’est la même brûlure intolérable, avec pour tout refuge une cabane de bois de quinze pieds carrés, couverte de paille.  C’est dans l’unique lit de l’habitation qu’on se prend et qu’on se reprend, qu’on accouche et qu’on empile ses petits, qu’on agonise et qu’on meurt.  Cela ressemble parfois à une soue, et les larmes se mêlent au sperme et à la sueur, tandis que passent les générations et que la vie se reforme à mesure comme l’air que l’on respire.

[ … ]

Un jour, notre mère Ève s’est embarquée sur un grand voilier, traversant l’océan, durant de longs mois, pour venir vers nous qui n’existions pas encore, pour nous sortir du néant et de l’odeur de la terre en friche.  Tour à tour blonde, brune ou rousse, riant et pleurant à la fois, c’est elle, notre mère, enfantant à cœur de vie, mélangée avec les saisons, avec la terre et le fumier, avec la neige et le gel, la peur et le courage, ses mains rêches nous passent sur la face, nous râpent les joues, et nous sommes ses enfants.

Anne Hébert. Le premier Jardin. Seuil. 1988.


Cours 3

Période d’écriture en lien avec la lecture « le premier jardin»


Écrivez un texte d’environ 150-250 mots.  Choisissez :

  1. Représentez-vous les filles du Roi sur le navire. Imaginez que vous êtes l’une d’elles.  Décrivez le décor et l’aspect physique de votre personnage en respectant le contexte évoqué dans l’extrait.  Quelles sont vos impressions lorsque vous voyez ce pays pour la première fois ?  Que ressentez-vous ?
  2. Représentez-vous les soldats sur le rivage. Imaginez que vous êtes l’un d’eux.  Décrivez le décor et l’aspect physique de votre personnage en respectant le contexte évoqué dans l’extrait.  Quelles sont vos impressions lorsque vous voyez le bateau arriver ?  Que ressentez-vous ?

Source : «En toutes lettres 5e» Graficor

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