Enfants de riches, enfants de pauvres (texte- 6e)


Nous avons travaillé ce petit texte ce matin.  Un court texte qui a permis d’éclaircir une tonne de petites choses «de la vraie vie».

Quel plaisir de prendre un texte pour introduire de belles discussions sur l’humiliation, le mépris, la honte, l’animosité entre enfants, la haine de la différence, le désespoir, la colère, etc.


La mère de Jean-Christophe est employée dans une famille de riches bourgeois. Un jour, on emmène le jeune garçon au jardin pour jouer avec les enfants de la maison.

   Ils se mirent à jouer. Comme Christophe commençait à se rassurer un peu, le petit bourgeois tomba en arrêt devant lui, et, touchant son habit, il dit:
– Tiens, c’est à moi!

Christophe ne comprenait pas. Indigné de cette prétention que son habit fût à un autre, il secoua la tête avec énergie pour nier.

– Je le reconnais bien! fit le petit; c’est mon vieux veston bleu; il y a une tache là.

Et il y mit le doigt. Puis, continuant son inspection, il examina les pieds de Christophe et lui demanda avec quoi étaient faits les bouts de ses souliers rapiécés. Christophe devint cramoisi. La fillette fit la moue et souffla à son frère – Christophe l’entendit – que c’était un pauvre. Christophe en retrouva la parole. Il crut combattre victorieusement cette opinion injurieuse en bredouillant d’une voix étranglée qu’il était le fils de Melchior Krafft, et que sa mère était Louisa la cuisinière. Il lui semblait que ce titre était aussi beau que quelque autre que ce fût, et il avait bien raison. Mais les deux autres petits, que d’ailleurs la nouvelle intéressa, ne parurent pas l’en considérer davantage. Ils prirent au contraire un ton de protection. Ils lui demandèrent ce qu’il ferait plus tard, s’il serait aussi cuisinier ou cocher; Christophe retomba dans son mutisme. Il sentait comme une glace qui lui pénétrait le cœur.

   Enhardis par son silence, les deux petits riches, qui avaient pris brusquement pour le petit pauvre une de ces antipathies d’enfant, cruelles et sans raison, cherchèrent quelque moyen amusant de le tourmenter. La fillette était particulièrement acharnée. Elle remarqua que Christophe avait peine à courir à cause de ses vêtements étroits; et elle eut l’idée raffinée de lui faire accomplir des sauts d’obstacle. On fit une barrière avec des petits bancs, et on mit Christophe en demeure de la franchir. Le malheureux garçon n’osa pas dire ce qui l’empêchait de sauter; il rassembla ses forces, se lança et s’allongea par terre. Autour de lui, c’étaient des éclats de rire. Il fallut recommencer. Les larmes aux yeux, il fit un effort désespéré, et, cette fois, réussit à sauter. Cela ne satisfait point nos bourreaux, qui décidèrent que la barrière n’était point assez haute, et ils y ajoutèrent d’autres constructions, jusqu’à ce qu’elle devînt un casse-cou. Christophe essaya de se révolter. Alors la petite fille l’appela lâche et dit qu’il avait peur. Christophe ne put le supporter; et, certain de tomber, il sauta et tomba. Ses pieds se prirent dans l’obstacle; tout s’écroula avec lui. Il s’écorcha les mains, faillit se casser la tête; et, pour comble de malheur, son vêtement éclata aux genoux, et ailleurs. Il était malade de honte; il entendait les deux enfants danser de joie autour de lui; il souffrait d’une façon atroce. Il sentait qu’ils le méprisaient…pourquoi? Il aurait voulu mourir! Pas de douleur plus cruelle que celle de l’enfant qui découvre pour la première fois la méchanceté des autres: il se croit persécuté par le monde entier, et il n’a rien qui le soutienne: il n’y a plus rien! Christophe essaya de se relever; le petit bourgeois le poussa et le fit tomber; la fillette lui donna des coups de pied. Il essaya de nouveau; ils se jetèrent sur lui tous deux, s’asseyant sur son dos, lui appuyant la figure contre la terre. Alors une rage le prit: c’était trop de malheurs: Sa figure qui le brûlait, son bel habit déchiré, une catastrophe pour lui! – la honte, le chagrin, tant de misères à la fois se fondirent en une fureur folle. Il s’arc-bouta sur ses genoux et ses mains, se secoua comme un chien, fit rouler ses persécuteurs; et comme ils revenaient à la charge, il fonça tête baissée sur eux, gifla la petite fille, et jeta d’un coup de poing le garçon au milieu d’une plate-bande.

Ce furent des hurlements.  Les enfants se sauvèrent à la maison avec des cris aigus.  On entendit les portes battre, et des exclamations de colère.  La dame accourut, aussi vite que la traîne de sa robe pouvait le lui permettre.  Christophe la voyait venir, et il ne cherchait pas à fuir ; il était terrifié de qu’il avait fait : c’était une chose inouïe, un crime ; mais il ne regrettait rien.  Il attendait.  Il était perdu.  Tant mieux ! Il était réduit au désespoir.

cramoisi – très rouge
faire la moue – faire la grimace indiquant le mécontentement
le mutisme – état de celui qui reste muet
enhardis – encouragés
persécuté – tourmenté, harcelé

Romain Rolland, Jean-Christophe, «L’Aube».


Comprendre et expliquer

  1. Que font les deux enfants riches pour humilier Jean-Christophe?
  2. Explique « il sentait comme une glace qui lui pénétrait le coeur»
  3. Pourquoi l’enfant accepte-t-il de sauter alors qu’il sait qu’il tombera ?  Pourquoi est-il ensuite «malade de honte» ?
  4. Explique «mépriser» et «haïr» en montrant leur différence.
  5. Quels sont les trois mots qui expliquent que le «bon Christophe» ait pu se résoudre à frapper ses persécuteurs ?
  6. Pourquoi ne cherche-t-il pas à fuir?
  7. Explique ce qui rend la conduite des deux enfants riches particulièrement odieuse.
  8. Résume l’essentiel de ce passage en une dizaine de lignes.
  9. Penses-tu qu’aujourd‘hui les jeunes attachent une grande importance au niveau social de leurs relations?

Étude de la langue

  1. Quel est le temps verbal le plus fréquent dans le texte? Pourquoi?  Donne quelques exemples.
  2. Quelle sorte de temps verbal trouves-tu encore? Énumère quelques exemples.

pdf émoticonenfants-de-riches-enfants-de-pauvres


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