Patinage au clair de lune (texte)


Je poursuis ma préparation pour l’hiver…  Voici un texte qui accompagnera mon fils de secondaire 2 (4e) à la mi-janvier.


Romain Heurfils n’a pas douze ans.  Il fait partie d’une famille nombreuse, dans un village de la rive nord, quelque part entre Montréal et Trois-Rivières.  Enfant précoce, il éprouve un certain malaise dans son milieu familial et à l’école.

Romain a passé la porte.  Il a vu le ciel noir avec son fourmillement d’étoiles scintillantes, d’un grand éclat.  Rigides, dépouillés, les bouleaux craquaient dans le vent léger.  Le silence, les lueurs laiteuses de la neige, l’immobilité des choses, les profondeurs du firmament l’ont comme saisi.

Romain a patiné d’abord sur le ruisseau, devant la maison ; son allure avait un rythme et comme une mélodie ; elle était scandée d’une certaine façon.  Il a quitté la frontière du pays connu pour s’enfoncer dans la nuit silencieuse, douce, un pays connu pour s’enfoncer dans la nuit silencieuse, douce, un peu mouillée.  Les berges sont hautes et forment un couloir.  Il arrive à l’embouchure, et la rivière s’élargit pour entrer dans l’immense fleuve aux rives basses.  Romain n’est pas rassuré : les remous n’ont-ils pas laissé de l’eau à découvert ?  Un esprit d’aventure et de défi le pousse.  Il se hasarde jusqu’au milieu du fleuve.  En amont, c’est la solitude absolue ; en aval, très loin, c’est le village, dont les fenêtres faiblement éclairées luisent dans les ténèbres.

Il descend le fleuve.  Les immensités de neige blanche dorment sur le pays.  Et soudain, jaillissant comme d’une fente dans la glace, tout près, sourd une pleine lune orangée, une lune semblable à celle des moissons.  Ligne à ligne, imperceptiblement, elle surgit de sa cave aquatique et glaciale. Pendant tout un moment, elle repose comme un gros ballon lumineux sur la surface luisante qu’elle inonde de sa clarté dorée, un peu sanglante.  Puis elle se soulève ; il n’y aurait qu’à arriver à toute vitesse et à la saisir dans ses bras.  De larges ruissellements de clarté se déversent sur toute l’étendue du fleuve.  Aplaties, vagues et longues, les îles renflent dans le lointain leurs contours indistincts ; les rives se prolongent sans un pli dans la plaine qui s’étend à perte de regard, désert de neige immaculée.

Et c’est maintenant comme si Romain, lutin des nuits, avait bu quelque philtre et était possédé par une ferveur.  Il patine à toute vitesse vers la lune qui le tente par sa proximité.  Comme si des ailes allégeaient le poids de son corps enfantin, ses enjambées s’allongent et s’allongent ; ce soir, il se sent étrangement équilibré, sûr de soi, supérieur à lui-même.  L’âme tout enchantée, il suit la route qui le conduit à la lanterne orangée suspendue là-bas aux domaines des rêves.  Longtemps, longtemps, il poursuit ainsi sa course.  Puis, soudain, il s’arrête et il tourne en rond ; s’enfermant dans une large giration, il va de l’avant puis à reculons ; ses patins mordent et cliquètent.  Ensuite, avec la même violence, il repart vers la lune en ligne droite, plongeant plus avant dans les éclaboussements de lumière. Puis il tourne et tourne encore.

La lune s’élève toujours.  Mais à mesure qu’elle monte, elle rapetisse, devient plus lointaine, s’enfonce dans le ciel profond.  Romain ne l’atteindra pas ce soir.  Après un moment de repos, il revient sur ses pas.  Cette fois, il patine pour la joie de patiner.  C’est comme si la musique avait changé de rythme.  Celle-ci est plus lente, plus grave, solennelle et presque religieuse.  Patiner est comme une prière ample, largement balancée, régulière et douce.  L’allure est rapide, mais non forcée, les enjambées sont berçantes.  On peut la maintenir toute une nuit sans fatigue.  Romain a dépassé l’embouchure de la rivière depuis longtemps, il ne voudrait plus s’arrêter jamais, ne plus revenir jamais.  Il tient les yeux fixés au loin sur les pays de féerie.  Il dépasse une île à gauche, puis il atteint un îlot blanc.

Enfin il s’arrête et tourne et tourne en rond, mais mollement et sans entrain.  Il est tard, sans doute.  Un long bout de temps, Romain est immobile et incertain.  Puis soudain, la tête baissée, avec la résolution brusque et déterminée de ceux qui doivent retourner parmi les souffrances, il s’élance sur le chemin de la maison.  Il ne patine plus, c’est comme une charge emportée, les dents serrées ; c’est une course.  Il ne regarde ni à droite ni à gauche, il fonce simplement devant lui pour arriver avec tout l’élan de sa vitesse et de son poids.

Quand il a laissé le fleuve et qu’il file sur la rivière, il se calme, il se détend, il a le doux balancement satisfait de ceux qui ont assisté à quelque fête.  Parfois, aux détours de la rivière, il retrouve la lune ; niais ce n’est plus le gros jouet à portée de la main de tout à l’heure ; c’est une pièce d’argent lointaine, qui emplit de lumière blanche les profondeurs du ciel ; elle crée un plein jour qui n’a pas l’éclat aveuglant de l’autre, qui n’est rempli, celui-là, que de sa douceur mélancolique.

Léo-Paul Desrosiers,«Vous qui passez» (Fides, éditeur)


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