Le rouet (poésie)


Quoi !  vous vouliez le faire disparaître

Dans quelque sombre et triste corridor,

Ce vieux rouet qu’à travers la fenêtre

Le gai soleil frappe d’un reflet d’or ?

Si vous saviez la douce rêverie

Qui près de lui si souvent m’a bercé !

Si vous saviez à mon âme attendrie

Tout ce que dit ce témoin du passé !

 

C’est le rouet de la grand-mère !

Il me semble encore la voir,

Malgré l’âge active ouvrière,

Filant du matin jusqu’au soir.

 

Oui, je la vois, c’est elle, c’est bien elle !

Sa robe sombre aux larges plis tombants,

Sa coiffe antique, et sa tête si belle,

Si belle encore, sous ses beaux cheveux blancs !

Ici, près d’elle, une cage est posée,

Là, le vieux chat dort devant les tisons,

Et le soleil, à travers la croisée,

Comme aujourd’hui darde ses chauds rayons !

 

Quelle fête pour la grand-mère

Quand ses oiseaux, dans les beaux jours,

Chantaient leur chanson printanière,

Le vieux rouet tournant toujours !

 

Je vois l’école au sortir de laquelle

Avec bonheur grimpant notre escalier,

De loin déjà m’arrivaient pêle-mêle

Le gai ramage et le bruit familier

J’entrai. -Eh bien ! disait la bonne vieille,

A-t-on point ri ? s’est-on point fait chasser ?

Dois-je embrasser ou bien tirer l’oreille ?

-Non ! grand-maman, vous pouvez m’embrasser.

 

Je le sens encore sur ma joue

Ce tendre et long et doux baiser !

Et bientôt la petite roue

De recommencer à jaser !

 

Comme elle fuit rapide, obéissante !

Et quel plaisir de voir en même temps

Diminuer l’étoupe éblouissante,

Croître le fil sous les doigts palpitants !

Mais tout à coup le voilà qui s’embrouille….

-C’est lui, c’est lui ! c’est ce maudit garçon

Qui veut toujours toucher ma quenouille.

Allez-vous en, monsieur le polisson !

 

Mais ces grands courroux de grand-mère

Ne tardent pas à s’apaiser.

-Pardon ! lui disais-je, et la guerre

Amenait un nouveau baiser.

 

Dès le matin, quand venait le dimanche,

Ce vieux rouet, qu’il faisait bon le voir

Enveloppé de sa chemise blanche,

Près du fauteuil endormi jusqu’au soir !

La grande Bible aux naïves images

S’ouvrait alors, et le temps s’oubliait

À regarder Job, David, les rois mages,

L’enfant Jésus ! – et l’aïeule priait !

 

Et de l’antique cathédrale

Tandis que nous lisions, parfois

Nous entendions par intervalle

L’orgue élever sa grande voix !

 

Plus tard, un soir : -Écoute, me dit-elle.

Tu vois ce fil, enfant : tels sont nos jours.

Sur ma quenouille une main immortelle,

La main de Dieu, les fils longs ou courts.

Puissent les tiens, qui commencent à peine,

Dépasser ceux que je dois au Seigneur !

Puisse surtout sa bonté souveraine

A leur durée égaler ton bonheur !

 

Et les deux mains de la grand-mère

Se joignant au bord du rouet,

Oh!, de quelle ardente prière

Elle accompagna ce souhait !

 

-Les miens s’en vont, ajouta-t-elle encore,

Et ma quenouille est bien près de finir !

Au soir du jour qui pour toi vient d’éclore

J’arrive en paix, et je n’ai qu’à bénir !

Quand du rouet de ta pauvre grand-mère

Puisse une larme au bord de ta paupière

Monter encore en songeant au passé !

 

Grand’mère, la voilà cette heure,

Depuis longtemps il a cessé…

Et regardez ! votre enfant pleure

Auprès du rouet délaissé.

 

Louis Tournier

 

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