La tourterelle et l’aviateur (texte)


Voici le texte qui accompagnera mon fils de 6e année la semaine prochaine.


La tourterelle et l’aviateur

Il avait quitté depuis longtemps son village de Suisse posé dans un nid de pins, au creux des montagnes. Il avait appris plusieurs langues, il avait habité plusieurs pays. Il disait en plaisantant : «Comme les anges, je passe plus d’heures dans le ciel que sur la terre.»

Il était pilote d’avion. Il avait transporté des voyageurs d’une capitale à l’autre, il avait déposé des chasseurs sur des lacs, dans des forêts perdues, il avait parachuté des vivres dans des déserts de glace bleue ou de sable incandescent. Il avait conduit des skieurs vers des pentes vertigineuses, des blessés vers des hôpitaux. Il avait véhiculé des armes, des animaux, des fourrures. Chaque jour était une aventure nouvelle. Il était heureux de voler : il était un homme doté d’un pouvoir magique.

  • C’est à cause d’une tourterelle que je suis devenu aviateur, disait-il avec un sourire plein de mystère.

Quand les vents étaient paisibles, son petit avion filait comme un léger bateau sur une rivière. Le ciel autour de lui et la terre en bas, peinte en carreaux colorés, ressemblaient à un rêve tranquille. Le grondement doux des moteurs, le glissement de l’air sur les ailes, les touffes de nuages invitaient souvent l’aviateur au village de son enfance. Il s’y laissait emmener, sans toutefois quitter des yeux les cadrans de la planche de bord.

Il n’avait alors que dix ans. Un matin, il fut réveillé par un coup vif à sa fenêtre. Le carreau n’était pas cassé mais taché de sang. Il se précipita à l’extérieur. Juste sous sa fenêtre gisait une boulette de plumes beiges et rousses. Il la ramassa doucement. Cela était plus lourd qu’il ne l’avait cru.

Cela était tout chaud. Dans sa main, il sentait les battements légers d’un cœur minuscule. La tête de l’oiseau pendait avec son bec effilé. Dans l’oeil presque éteint, l’enfant percevait de l’inquiétude. Il connaissait bien ces oiseaux qui nichent dans les pins. Il eut la certitude qu’il sauverait sa tourterelle.

Il lui improvisa, dans une cage, un nid avec un chandail et des chaussettes de laine. Il lui fit boire une goutte de cognac. Il pilonna quelques graines et lui introduisit cette pâte sèche dans le bec. Puis il alla lui cueillir une poignée de cerises. Deux ou trois fois encore, il lui fit boire du cognac. Quelques heures après, la tourterelle s’était réveillée.

Le lendemain, elle évoluait autour de son nid. Sa démarche saccadée lui faisait relever la tête à chaque pas. À tout moment, elle agitait une aile, perdait l’équilibre et roulait. L’autre aile était paralysée. Il avait sauvé la tourterelle, mais saurait-il réparer son aile? Elle retrouva un grand appétit. Marchant sans cesse dans sa cage, elle lançait ses houhou-hou hou hou, mais quand elle voulait s’envoler, elle roulait au sol d’où elle se relevait étonnée.

Il se dit qu’un oiseau ne doit pas vivre en cage. Il prit l’habitude de se faire accompagner par la tourterelle. Elle l’attendait lorsqu’il jouait au ballon avec ses amis. Elle allait cueillir des fruits avec lui. Ils devinrent amis inséparables. Sa tourterelle était toujours juchée sur son épaule : on ne le vit plus autrement.

Un jour, elle battit des ailes, lui faisant à la joue une caresse de plumes, et au lieu de rouler par terre, comme cela était tant de fois arrivé, elle s’éleva dans les airs, monta dans le ciel et se dirigea vers le clocher de l’église. La tourterelle était-elle disparue à jamais? Elle n’avait pas le droit de quitter son ami. Elle était son oiseau, pensait-il. Il la rappela dans le langage des tourterelles : «Houhou-hou hou hou!»

Aussitôt, il la vit surgir de derrière le clocher, voler à coups d’ailes empressés, planer dans le ciel et redescendre; elle revint se poser sur son épaule.

La tourterelle, désormais, reprit sa vie d’oiseau; elle disparaissait de longues heures, mais dès qu’il l’appelait, elle revenait.

Puis ce fut la fin des vacances, la reprise des classes. La tourterelle le suivit jusqu’à l’école. Sans doute ne comprenait-elle pas pourquoi son ami l’abandonnait durant de longues heures. Pourquoi allait-il se cacher dans une maison si sévère où elle n’avait pas le droit d’entrer?

Par la fenêtre de sa classe, il la voyait passer, repasser, et tourner autour de l’école. Elle était inquiète. Elle le cherchait. Soudain, un coup fort comme un coup de poing résonna à la fenêtre. Il vit une tache de sang. Sans demander la permission, il sortit en courant, en criant.

Il revint dans la classe, le visage barbouillé de larmes. Dans ses bras, il serrait sa tourterelle. Elle avait une longue coupure à la tête. Il ne sentait pas battre son cœur. Son instituteur, un vieil homme qui s’étonnait de la vie comme un enfant, mais qui avait aussi la sagesse de ceux qui savent que la vie est un mystère, caressa longtemps la tourterelle morte, mais encore chaude de vie. Il dit l’une de ces formules qui ne s’effacent pas de la mémoire : «L’école a brisé les ailes de la tourterelle, mon garçon, mais elle va te donner de belles grandes ailes qui vont te porter vers les merveilles de la vie.»

Au volant de son avion, il essuie une larme dans son visage qui a traversé tant de tempêtes. Il ne s’est jamais consolé de la perte de sa tourterelle. Souvent, lorsqu’il vole dans des espaces perdus au bout du monde, il lui arrive d’appeler : «Houhou-hou hou hou.»

La tourterelle ne revient pas se percher sur son épaule, mais il vole et il se dit que l’âme de sa tourterelle doit voler avec lui…

Attention! Au volant d’un avion on ne doit pas rêver… On ne doit pas, comme la tourterelle, se briser les ailes… N’empêche, pense-t-il, le vieil instituteur avait raison…

Roch Carrier

Nouvelle tirée de La fleur et autres personnages, Montréal, Éditions Paulines, 1985


Je trouve que c’est une belle histoire touchante…

«L’école a brisé les ailes de la tourterelle, mon garçon, mais elle va te donner de belles grandes ailes qui vont te porter vers les merveilles de la vie.»

Ne trouvez-vous pas que c’est un beau message d’espoir pour un jeune de 11 ans?


Questions de compréhension

  1. Quel âge l’aviateur a-t-il lorsqu’il trouve sa tourterelle?
  2. Quels gestes le jeune garçon fait-il pour réveiller l’oiseau?
  3. Que fait-il pour que sa tourterelle ne vive pas en cage? Quels sentiments le garçon montre-t-il en agissant ainsi?
  4. Pourquoi, un jour, la tourterelle se retrouve-t-elle près du clocher de l’église? Comment le garçon réagit-il? Que fait-il?
  5. À quel moment la tourterelle ne peut-elle plus suivre son ami? Pourquoi?
  6. Quelle catastrophe se produit à l’école?
  7. Quels passages du texte montrent que le jeune garçon ne peut rien pour la tourterelle?
  8. Quel sens donnes-tu aux paroles de l’instituteur?
  9. Si on accolait «parce que» à la dernière phrase du texte, qu’ajouterait le pilote, selon toi?  N’empêche, pense-t-il, le vieil instituteur avait raison parce que…

Comment trouves-tu cette histoire?


pdf émoticonLa tourterelle et l’aviateur


 

2 réflexions sur “La tourterelle et l’aviateur (texte)

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