Les ascensions de montagnes (texte)


Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 63.djvu

«Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes»

Élisée Reclus (1830-1905)


(…)  D’où vient cette joie profonde qu’on éprouve à gravir les hauts sommets ? D’abord c’est une grande volupté physique de respirer un air frais et vif qui n’est point vicié par les impures émanations des plaines. L’on se sent comme renouvelé en goûtant cette atmosphère de vie ; à mesure qu’on s’élève, l’air devient plus léger ; on aspire à plus longs traits pour s’emplir les poumons, la poitrine se gonfle, les muscles se tendent, la gaîté entre dans l’âme.

Et puis on est devenu maître de soimême et responsable de sa propre vie.

Le piéton qui gravit une montagne n’est pas livré au caprice des éléments comme le navigateur aventuré sur les mers ; il est bien moins encore, comme le voyageur transporté par chemin de fer, un simple colis humain tarifé, étiqueté, contrôlé, puis expédié à heure fixe sous la surveillance d’employés en uniforme. En touchant le sol, il a repris l’usage de ses membres et de sa liberté. Son œil lui sert à éviter les pierres du sentier, à mesurer la profondeur des précipices, à découvrir les saillies et les anfractuosités qui faciliteront l’escalade des parois. La force et l’élasticité des muscles permettent de franchir les abîmes, de se retenir sur les pentes rapides, de se hisser de degré en degré dans les couloirs. En mille occasions, durant l’ascension d’une montagne escarpée, on comprend qu’il y aurait à courir un vrai danger, si l’on venait à perdre l’équilibre, ou si le regard était tout à coup voilé par un vertige, ou si les membres refusaient leurs services. C’est précisément cette conscience du péril, jointe au bonheur de se savoir agile et dispos, qui double dans l’esprit du montagnard le sentiment de la sécurité.

Quant au plaisir intellectuel qu’offre l’ascension, et qui du reste est si intimement lié avec les joies matérielles de l’escalade, il est d’autant plus grand que l’esprit est plus ouvert et qu’on a mieux étudié les divers phénomènes de la nature. On prend sur le fait le travail d’érosion des eaux et des neiges, on assiste à la marche des glaciers, on voit les roches erratiques cheminer des sommets vers la plaine, on suit du regard les énormes assises horizontales ou redressées, on aperçoit les masses de granit soulevant les couches ; puis, quand on se trouve enfin sur une haute cime, on peut contempler dans son ensemble l’édifice de la montagne avec ses ravins et ses contreforts, ses neiges, ses forêts et ses prairies. Les combes et les vallées que les glaces, les eaux et les intempéries ont sculptées dans l’immense relief se révèlent nettement. On voit l’œuvre accomplie pendant des milliers de siècles par tous ces agents géologiques. En remontant jusqu’à l’origine des montagnes ellesmêmes, on porte un jugement plus assuré sur les diverses hypothèses des savants relatives à la rupture de l’écorce terrestre, au plissement des couches, à l’éruption du granit ou du porphyre.

D’ailleurs, il faut bien l’avouer, la vanité peut se mêler aussi et se mêle souvent à la noble passion qui porte le voyageur à gravir les hauts sommets. Nonseulement l’homme est exalté par cette fierté naturelle que doit produire en lui la joie de pouvoir, en dépit de sa petitesse, triompher par son intelligence et sa volonté des obstacles qui l’arrêtent, nonseulement il jouit de vaincre la montagne ellemême et de se proclamer le conquérant de ce pic redoutable, dont la première vue l’avait pourtant rempli d’une sorte de terreur religieuse ; mais il écoute aussi d’avance le bruit qui ne manquera pas de se faire autour de son nom, s’il réussit à poser le pied sur la cime convoitée, peutêtre même estil flatté d’avance du sentiment d’envie que lui porteront des explorateurs moins heureux. C’est une grande et en même temps une bien puérile volupté d’atteindre le premier un but vers lequel plusieurs regardent à la fois, de poser le premier un drapeau sur un rempart conquis, de s’élancer le premier sur un rivage désiré (…)


Pour ceux et celles qui aimeraient lire le texte en entier : CLIQUER ICI  (P.352-381)


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