Jacques Cartier / poésie


Le voyage fut rude, et le péril fut grand,
Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant,
Vogué presque à tâtons sur l’immensité fauve,
La petite flottille arriva saine et sauve,
Auprès de bords perdus sous d’étranges climats…

— Terre ! Cria la voix d’un mousse au haut des mâts.
C’était le Canada mystérieux et sombre,
Sol plein d’horreur tragique et de secrets sans nombre,
Avec ses bois épais et ses rochers géants,
Émergeant tout à coup du lit des océans!

Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes
De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes,
Et peuplent de ces monts les repaires ombreux?
Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux
Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes,
Surgir pour en fermer l’entrée à ces profanes?
Aux torrides rayons d’un soleil aveuglant,
Le cannibale est là peut-être, l’œil sanglant,
Comme un tigre, embusqué derrière cette roche,
Qui guette, sombre et nu, l’imprudent qui s’approche.
Point de guides ! Partout l’inexorable accueil!
Ici c’est un bas-fond, là-bas c’est un écueil;
Tout semble menaçant, sinistre, formidable;
La côte, noirs rochers, se dresse inabordable…

N’est-ce pas tenter Dieu, l’invisible témoin
Qui dit au flot des mers : Tu n’iras pas plus loin!
Que vouloir avancer quand tout barre la route?
Cartier et ses Bretons vont reculer sans doute ;
Devant ces lieux qu’ils croient d’un impossible abord,
Déçus, découragés, ils vont virer de bord…
Non! ces forts ont le cœur ceint d’une triple armure.
A la voix de son chef pas un seul ne murmure ;
Chacun d’eux l’a promis, ils iront jusqu’au bout !

— En avant! dit Cartier qui, front grave, et debout,
Foule d’un pied nerveux le pont de la dunette,
Et, pilote prudent, promène sa lunette
De tribord à bâbord, sondant les horizons.
Alors, défiant tout, naufrage et trahisons,
Pavillons déployés, Grande et Petite Hermine,
Avec l’Émerillon qui dans leurs eaux chemine,
Le Breton, qu’on distingue à son torse puissant,
Jalobert, le hardi caboteur d’Ouessant,

Qu’on reconnaît de loin à sa taille hautaine,
Tous, au commandement du vaillant capitaine,
Entrent dans l’entonnoir du grand fleuve inconnu.

Sombre aspect! De forêts un réseau continu
Se déploie aussi loin que le regard s’élance.
Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence
Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids
Sur cette immensité farouche des grands bois.
A gauche, des plateaux perdus dans les nuées ;
A droite, des hauteurs qu’on dirait remuées
Par quelque cataclysme antédiluvien ;
En face, l’eau du fleuve immense, qui s’en vient
Rejaillir sur la proue en gerbes écumantes ;
Des îlots dénudés par l’aile des tourmentes ;
De grands caps désolés s’avançant dans les flots;
Des brisants sous-marins, effroi des matelots ;
Des gorges sans issue où le mystère habite ;
Partout l’austérité du désert sans limite,
La solitude morne en sa sublimité!

Pourtant, vers le couchant le cap orienté,
La flottille s’avance, et sans cesse, à mesure
Que les lointains brumeux que la distance azure
Se dessinent plus clairs aux yeux des voyageurs,
Rétrécissant aussi ses immenses largeurs,
Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage ;
Son courant roule un flot plus calme ; le rivage
Si sévère là-bas devient moins tourmenté ;
Et, tout en conservant leur fière majesté,
Ces vastes régions que le colosse arrose,
Où dort la forêt vierge, et dont le regard ose,
Pour la première fois sonder les profondeurs,
Se drapent par degrés d’éclatantes splendeurs.
Le coup d’œil constamment se transforme et varie.
Enfin, la rive, ainsi qu’un décor de féerie,
Sous le flot qui se cabre en un brusque détour,
S’entr’ouvre, et tout à coup laisse voir le contour
D’un bassin gigantesque où la Toute-Puissance
Semble avoir mis le comble à sa magnificence.
Un cirque colossal de sommets inclinés;
Un vaste amphithéâtre aux gradins couronnés
De bosquets onduleux aux teintes indécises ;
Un promontoire à pic aux énormes assises;

Au fond de l’horizon un bleuâtre rideau
Sur lequel se détache une avalanche d’eau,
Avec d’âpres clameurs croulant dans un abîme…
Partout, au nord, au sud, la nature sublime
Dans le cadre idéal d’un conte d’Orient !
Cartier est là, debout, glorieux, souriant,
Tandis que ses Bretons, penchés sur les bordages,
Groupés sur les tillacs, suspendus aux cordages,
Par un long cri de joie immense, spontané,
Éveillent les échos du vieux Stadaconé.
Puis, pendant qu’on évite au courant qui dévire,
Chacun tombe à genoux sur le pont du navire ;
Et ces bois, ces vallons, ces longs côteaux dormants,
Qui n’ont encor vibré qu’aux fauves hurlements
Des fauves habitants de la forêt profonde,
Au milieu des rumeurs de la chute qui gronde,
Retentissent enfin— jour régénérateur !—
Pour la première fois d’un hymne au Créateur.
Le lendemain matin, au front de la montagne
D’où Québec aujourd’hui domine la campagne,
Une bannière blanche au pli fleurdelysé,
Drapeau par la tempête et la mitraille usée,
Flottait près d’une croix, symbole d’espérance.

Le soleil souriait à la Nouvelle-France !

Ce jour est déjà loin ; mais gloire à toi, Cartier !
Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier
De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne !
Vous fûtes les premiers de cette longue chaîne
D’immortels découvreurs, de héros canadiens
Qui, du grand nom français inflexibles gardiens,
Sur ce vaste hémisphère Où l’avenir se fonde,
Ont reculé si loin les frontières du monde !

Louis Fréchette

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