Le lit attaché ( texte + travail)


Je poursuis ma séquence de travail sur le roman policier : troisième séquence de travail, un extrait du «lit attaché».

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Le texte

Mademoiselle Stoner est inquiète des circonstances entourant la mort de sa sœur survenue dans la demeure du docteur Roylott, leur beau-père.  Elle demande l’aide de Sherlock Holmes, qui procède à un examen minutieux des lieux.

 

Le lit attaché

Le bâtiment était en pierres grises, avec des murs parsemés de mousse. La partie centrale élevée, deux ailes incurvées, comme des pinces de crabe étalées de chaque côté. Dans l’une des ailes, les vitres étaient cassées et des madriers bloquaient les fenêtres. Le toit révélait une crevasse. En somme, le château était en ruine.

La partie centrale avait été vaguement restaurée, le bloc de droite faisait même presque neuf : des stores aux fenêtres et de la fumée qui s’échappait des cheminées indiquaient que la famille résidait là. Une sorte d’échafaudage avait été dressé contre l’extrémité du mur et il y avait bien un trou dans la pierre, mais lors de notre inspection nous n’aperçûmes aucun ouvrier. Je marchai lentement dans le jardin, mal entretenu et examinai très attentivement l’extérieur des fenêtres.

  • Celle-ci est la fenêtre de la chambre où vous dormiez habituellement, celle du centre est celle de la chambre de votre sœur et la dernière, près du bâtiment central, est celle du docteur Roylott ?
  • Oui, c’est exact. Mais maintenant je dors dans celle du milieu.
  • Tant que dureront les travaux je suppose ? Au fait, ils étaient si urgents ces travaux ?
  • Aucune réparation n’était immédiatement nécessaire. J’en ai conclus que c’était juste un prétexte pour me faire changer de chambre… me répondit-elle pensive.
  • Ah ! Ah ! Brillante suggestion mon enfant ! lui dis-je en la félicitant. Je constate que vous utilisez votre cerveau à bon escient ! J’ai du souci à me faire !
  • La définition de « ravissante idiote » ne sera pas incarnée par moi ! Merci du compliment monsieur Holmes. Mais pour le reste, je sèche un peu…
  • Donc, comme vous vous enfermiez toutes les deux la nuit, vos chambres étaient inabordables… Je vous demanderai maintenant d’avoir la bonté de nous mener à votre chambre et de mettre les barreaux aux persiennes.

Mlle Stoner s’exécuta. Après avoir soigneusement regardé par la fenêtre ouverte, je m’efforçai d’ouvrir les persiennes de l’extérieur mais je n’y parvins pas. Je ne découvris aucune fente par où un couteau aurait pu se glisser pour soulever la barre. A l’aide de ma loupe, j’examinai les charnières : elles étaient en fer solide, bien encastrées dans le maçonnerie massive.

  • Huum, ma théorie se heurte à quelques difficultés quand les persiennes sont fermées à la barre, fis-je en me grattant le menton avec perplexité. Personne ne peut s’introduire par la fenêtre… Bien, allons voir si l’intérieur apportera plus d’atouts à notre jeu.

Une petite porte latérale, pourvue d’un porche et de trois marches nous conduisit dans le couloir et nous pénétrâmes dans la deuxième, celle où couchait à présent Mlle Stoner et où sa sœur avait trouvé la mort. C’était une pièce modeste, exiguë. Le plafond n’était pas trop haut et elle possédait une cheminée, comme dans beaucoup de maisons de campagne. Le lit était étroit et le mobilier sommaire : une commode dans un coin, une table de toilette et deux chaises composaient le décor. Les poutres et les panneaux des murs étaient en chêne, mangé par les vers. Je m’assis dans un coin et inspecta chaque détail de la pièce pour les graver dans ma mémoire.

  • Où sonne cette sonnette ? demandais-je en désignant un gros cordon à sonnette qui pendait à côté du lit, avec le gland posé sur l’oreiller.
  • Dans la chambre de la bonne.
  • Elle a récemment été installée on dirait…
  • Oui, elle l’a été voici trois ans.
  • C’est votre sœur qui l’a réclamée ?
  • Je ne crois pas qu’elle s’en soit jamais servie. Nous avions pris l’habitude de nous débrouiller sans domestique.
  • Vraiment, je ne vois pas la nécessité d’un aussi joli cordon de sonnette… Excusez-moi, je voudrais m’occuper du plancher.

C’est à quatre pattes, le visage contre terre, ou plutôt contre ma loupe, que je commençai mon inspection du plancher. J’examinai avec le plus grand soin les interstices entre les lames. Je procédai ensuite à l’inspection des panneaux de bois sur les murs. Puis, je me dirigeai vers le lit et le considérai pendant quelques minutes. Mon regard grimpa et redescendit le long du mur. Une idée me vint et j’attrapai le cordon de sonnette et le tirai.

  • Tiens ! Étrange… C’est une fausse sonnette ! m’exclamais-je.
  • Elle ne sonne pas ? me demanda Watson.
  • Elle n’est même pas reliée à un fil. Très intéressant ! Regardez vous-même : le cordon est attaché à un crochet juste au-dessus de la petite ouverture de la bouche d’aération. Vous aviez vu mademoiselle ?
  • Non, je n’ai jamais inspecté ce cordon je dois vous avouer. J’aurais peut-être dû…
  • Allons, allons ! lui murmurais-je tout en posant ma main sur son épaule amicalement. C’est normal, vous avez dormi une seule nuit dans cette chambre… Et puis, le détective, c’est moi ! Pas vous !
  • Je sais… me répondit-elle avec un pauvre sourire. Merci, vous êtes gentil.
  • En tout cas, c’est très étrange… marmonnais-je pendu au cordon de sonnette. Il y a un ou deux détails bien surprenants dans cette chambre ! Par exemple, il faut qu’un architecte soit fou pour ouvrir une bouche d’aération vers une autre pièce, alors qu’il aurait pu, sans davantage de travail, l’ouvrir sur l’extérieur !
  • Cela aussi est très récent, m’indiqua-t-elle.
  • Aménagé à la même époque que la sonnette ?
  • Il y a eu diverses modifications légères apportées dans cette période là.
  • Curieuses ces modifications ! Un cordon de sonnette qui ne sonne pas, un ventilateur qui ne ventile pas…

Pendant que je me tenais à côté du lit, Mlle Stoner s’était rapprochée de moi pour regarder elle aussi les petits problèmes que je venais de soulever. Elle se tenait à ma gauche, juste derrière moi. Si jamais je reculais, je la touchais… Watson lui, heureusement, regardait ailleurs. La sentir si proche de moi, son souffle régulier que je pouvais presque sentir dans mon cou fit accélérer mon rythme cardiaque. Quand elle tendit la main gauche pour tirer le cordon, sa manche frôla la mienne et fis naître un frisson dans tout mon corps. Pour éviter de perdre l’équilibre en avant, elle appuya sa main droite sur mon dos. Mais je sentis aussi autre chose me toucher le dos : son sein ! La tension était tellement palpable qu’on aurait pu la couper au couteau. Ayant fini de constater que le cordon n’était relié qu’au crochet, elle se recula tout doucement, troublée elle aussi. Mais qu’est-ce qui me prenais moi ? Il fallait mettre fin à tout ça tout de suite et reprendre mes esprits.

  • Avec votre permission, mademoiselle, nous allons maintenant nous transporter dans l’autre chambre, lui dis-je pour mettre fin à ce trouble.

La chambre du docteur Roylott était plus grande que celle de sa belle-fille, mais n’était guère mieux meublée. Un lit de camp à armature métallique – l’origine du bruit peut-être ? – une petite étagère chargée de livres de caractères techniques, un fauteuil près du lit, une chaise en bois, une table ronde et un gros coffre en fer étaient les principales choses qui frappaient le regard. Je fis le tour de la pièce en examinant chaque objet avec la plus grande attention. Cela me permis aussi par la même occasion de reprendre un peu mes esprits.

  • Qu’y a-t-il là-dedans ? demandais-je en posant ma main sur le coffre.
  • Les papiers d’affaires de mon beau-père.
  • Vous avez déjà vu l’intérieur ?
  • Une fois, il y a de ça plusieurs années. Je me rappelle qu’il était plein de papiers.
  • Il ne contient pas un chat, par hasard ?
  • Un chat ? Non. Mais quelle idée bizarre monsieur Holmes… Un chat dans un coffre ?
  • Regardez, lui dis-je tout en lui montrant un petit bol de lait qui était posé sur le coffre.
  • Étrange… Nous n’avons pas de chat. Juste un guépard et un babouin.
  • Oui, le guépard n’est en somme qu’un gros, un très gros chat. Mais ce petit bol de lait ne lui suffirait pas j’imagine. Juste de quoi contenter un chaton… Il y a encore un point que je voudrais éclaircir…

Je m’accroupis devant la chaise en bois et examinai le siège de très près.

  • Merci ! Voilà qui est réglé, dis-je en me relevant et en remettant ma loupe dans ma poche. Tiens, quelque chose d’intéressant…

L’objet qui avait capté mon regard était une courte lanière pendue à un coin du lit. La lanière, cependant, était enroulée sur elle-même à une extrémité, comme pour un faire un nœud coulant.

  • Qu’est-ce que vous en pensez, Watson ?
  • C’est une laisse de chien assez banale. Mais je ne vois pas pourquoi ce nœud…
  • Pas si banale que cela, n’est-ce pas ? Ah ! Mon cher le monde est bien méchant ! Et quand un homme intelligent voue au crime son intelligence, il devient le pire de tous ! Je crois que nous avons assez vu mademoiselle Stoner. Nous avons mis les pieds dans le septième, le huitième et le neuvième cercle de l’enfer. Bien, si vous nous y autorisez, nous ferons maintenant un tour de jardin.

(…)

  • Sérieusement, Watson, me dit Holmes alors que nous étions en train de contempler la nuit, savez-vous que j’ai quelques remords à vous avoir emmené ce soir ? Il y a certainement du danger dans l’air !
  • Est-ce que je pourrai vous aider?
  • Votre présence peut s’avérer déterminante.
  • Alors je vous suivrai.
  • C’est très chic de votre part.
  • Vous avez parlé de danger… Évidemment vous avez vu dans ces chambres bien plus que je n’y ai vu moi-même !
  • Ce qui est possible, c’est que j’aie poussé mes déductions plus loin que vous. Mais nous avons vu les mêmes choses, vous et moi.
  • Je n’ai rien vu de particulier, sauf ce cordon à sonnette dont l’installation répond à un but que je suis incapable de définir.
  • Vous avez vu aussi la bouche d’aération.
  • Mais je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire à établir une sorte de communication entre deux pièces: le trou est si petit qu’un rat pourrait à peine s’y glisser.
  • Je savais, avant d’arriver à Stoke Moran, que nous trouverions une bouche d’aération.
  • Mon cher Holmes!…
  • Oui, oui, je le savais ! Rappelez-vous que, dans la déclaration de Mlle Stoner, il y avait ce trait que sa sœur était incommodée par l’odeur des cigares du docteur Roylott. D’où la nécessité absolue d’une communication quelconque entre les deux chambres. Communication qui ne pouvait être que petite : sinon, elle aurait été repérée lors de l’enquête menée par le coroner. J’avais conclu qu’il s’agissait d’une bouche d’aération.
  • Soit, Mais quel mal voyez-vous à cela?
  • Tout de même il y a d’étranges coïncidences de dates. Voici une bouche d’aération qui est aménagée, un cordon qui pend et une demoiselle, couchée dans son lit, qui meurt.  Ça ne vous frappe pas?
  • Je ne vois pas le lien.
  • Vous n’avez rien observé de particulier à propos du lit?
  • Il est chevillé au plancher. Avez-vous déjà vu un lit attaché ainsi?
  • Je ne crois pas.
  • La demoiselle ne pouvait pas remuer son lit, le déplacer. Il devait par conséquent être maintenu toujours dans la même position par rapport à la bouche d’aération et au cordon, ou plutôt à la corde, puisque cet objet n’a jamais servi à sonner une cloche ou à actionner une sonnerie.
  • Holmes! m’écriai-je. Il me semble que je devine obscurément le sens de vos paroles.  Mon Dieu!  Nous sommes arrivés à temps pour empêcher un crime aussi subtil qu’horrible.

Sir Arthur Conan Doyle, «Le ruban moucheté et autres aventures de Sherlock Holmes» 1997, p.148-154 et 157-158.

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Feuille de route

  1. Première lecture du texte (seul) la veille.
  2. Deuxième lecture avec moi.
  3. Discerner les éléments qu’on s’attend à trouver dans un récit policier.
  4. Retrouver les étapes du crime en tenant compte des indices relevés.

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pdf émoticonSi ma séquence vous intéresse : Le lit attaché_Récit policier_ séquence de travail 3

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