Une bonne petite ménagère (texte)


Voici le court extrait qui prend place en secondaire 1 (5e) cette semaine. 

La pourvoyeuse de Chardin

La scène se passe en Allemagne, vers le milieu du XIXe siècle.  Fritz Kobus est venu passer quelques jours à sa ferme.  Il prend ses repas chez son vieux fermier Christel, dont la fille, Sûzel, fait déjà preuve de talents culinaires remarquables.

(…) Un jour, Sûzel ayant eu l’idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d’œufs, et d’ajouter à ce dîner des beignets d’une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu’ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s’empêcher de dire à l’anabaptiste, après le repas :

« Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l’esprit. diable Sûzel peutelle avoir appris tant de choses ? Cela doit être naturel.

Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c’est naturel ; les uns naissent avec des qualités, et les autres n’en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est trèsbon pour aboyer contre les gens ; mais si quelqu’un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur

Kobus, est née pour conduire un ménage ; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n’a jamais eu besoin de lui dire : « Sûzel, il faut s’y prendre de telle manière. » C’est venu tout seul, et voilà ce que j’appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n’est pas encore assez forte pour les grands travaux ; mais ce sera une vraie femme de ménage ; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir. « Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Frœlig, cela va mal ; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n’a pas besoin de leur dire : Ça, c’est un moineau, ça une caille ou une perdrix ; ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre, comme devant un lièvre. » Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j’ose dire qu’elle est née pour tout ce qui regarde la maison.

C’est positif, répondit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyezvous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté ; mais distinguer une sauce d’une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j’estime plus ces beignets que tout le reste ; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu’il faut mille fois plus de talent, que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.

C’est possible, monsieur Kobus ; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.

Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s’y est prise pour les faire.

Eh ! nous n’avons qu’à l’appeler, dit le vieux fermier, elle nous expliquera cela. Sûzel ! Sûzel !

Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue, à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues ; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d’ardeur à son ouvrage. C’est ainsi qu’elle entra tout animée, demandant : « Quoi donc, mon père ? »

Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d’un air naïf, et sa petite bouche entr’ouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s’empêcher de faire la réflexion qu’elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.

« Qu’estce qu’il y a, mon père ? fitelle de sa petite voix gaie ; vous m’avez appelée ?

Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu’il voudrait bien en connaître la recette. »

Sûzel devint toute rouge de plaisir.

« Oh ! monsieur Kobus veut rire de moi.

Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux ; comment les astu faits, voyons ?

Oh ! monsieur Kobus, ça n’est pas difficile ; j’ai mis… mais, si vous voulez, j’écrirai cela… vous pourriez oublier.

Comment ! elle sait écrire, père Christel ?

Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieux fermier.

Diable… diable… voyezvous cela… mais c’est une vraie ménagère… Je n’oserai plus la tutoyer tout à l’heure… Eh bien, Sûzel, c’est convenu, tu écriras la recette. »

ERCKMANN-CHATRIAN.  L’ami Fritz.

 

Si ce texte vous intéresse :

Une bonne petite ménagère

***source : LES FRÈRES DE L’INSTRUCTION CHRÉTIENNE. Lectures littéraires 1.

 

 

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