Les deux chevaux (texte)


Voici le petit texte supplémentaire qui accompagne le travail de mon dernier cette semaine.

 

Près d’Amiens, au village de Longueau, était un vilain qui, pour faire sa moisson, avait acheté, selon ses minces facultés, un vieux roussin. Pendant tout l’été, il fit travailler beaucoup le pauvre animal, le nourrit fort mal et, quand les gros travaux furent finis, il n’eut qu’un désir, s’en défaire.

Un samedi donc, après l’avoir bien étrillé, bien lavé, bien bouchonné, il lui mit un licou de chanvre, et, sans selle ni bride, le conduisit à la foire.

Assurément, point n’était besoin de mors ni de bride pour le tenir car c’était à peine si le pauvre cheval pouvait marcher. Maigre et efflanqué, il vous eût fait pitié tant il avait le poil terne et les os saillants.

Sur le chemin de la ville, se dressait l’auberge des Adruts. Quand le paysan passa devant, l’aubergiste lui demanda si, par hasard, son cheval était à vendre. «J’en ai un à l’écurie dont je veux me défaire, dit-il, je pourrais le troquer contre le vôtre.»

Le paysan accepta la proposition. Mais, à l’écurie, il ne put s’empêcher de rire en voyant la grande et vieille jument, au dos creusé, au cou de grue, haute du derrière et basse du devant qu’on lui offrait.

Elle est tout juste bonne à écorcher, dit le villageois. Pour rien au monde je consentirais à vous donner ma bête en échange. Le plus clair de ma fortune, c’est ce roussin. Regardez-le donc ! Est-il bien troussé ! A-t-il bonne mine ! Ça laboure, ça herse, ça galope en diable, ça va sous l’homme comme une hirondelle, c’est bon à tout !
Bref, il vanta tant son cheval et dit tant de mal de la bête de l’aubergiste que celui-ci, piqué au vif, proposa de les attacher tous deux par la queue et de voir qui pourrait emporter l’autre.

«Si votre cheval emporte ma jument, dit-il, ils sont à vous tous les deux ; mais s’il est entraîné dans mon écurie par ma bête, vous le perdrez.»

Le paysan y consentit. Les deux queues furent liées ensemble, et les deux hommes, chacun de son côté, se mirent à encourager leur bête. L’une ne valait guère mieux que l’autre, mais le vilain, plus habile, laissa d’abord se fatiguer l’adversaire, puis, animant son cheval de la voix : «Allons petit gris, du cœur, hue! hue !».

À l’instant, le roussin rassemble son peu de forces, se cramponne contre le pavé, et en moins de rien enlève la jument, qui se laisse emporter sans résistance.

Le roussin avait déjà passé la porte de l’écurie quand, se voyant sur le point de perdre, l’aubergiste tira tout à coup son couteau et coupa la queue du roussin. Les deux chevaux libres s’élancèrent chacun de son côté et l’aubergiste ferma la porte !

En vain, le paysan appela, tempêta, cria, jura, menaça de tout casser, la porte resta close.

Fort en colère, comme vous le supposez, il se rendit à la cour du roi pour demander justice, mais le procès traîna en longueur et finalement ne fut jamais jugé.

Fabliau (Louis Tarsot )

Si ce texte vous intéresse :

Les deux chevaux_fabliau

***Source : LUCIEN DUMAS. Le livre unique de français – cours moyen

 

 

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