Le miracle du froid et du chaud ( texte)


Voici le texte que je propose à mon fils-3 en lecture supplémentaire cette semaine.  Un texte comme je les aime…  Fantastique!

Le miracle du froid et du chaud

de

Henry Bordeaux

I

– Quel gibier va chasser Boislevent par cette nuit de Noël ? Quel gibier va-t-il chasser ?

– Il n’a pas de chien, rien qu’un long fusil.

– Mais un gilet de laine, plus une veste de cuir, et un manteau de drap doublé. Pour sûr, il va se mettre à l’affût.

– Et là-dessous il n’aura pas froid.

Ce sont des paysans qui parlent sur la route, en se rendant à l’église pour la messe de minuit. Ils tiennent à la main des lanternes qui ne sont pas allumées à cause de l’éclairage de la lune, mais, pour le retour, la lune sera cachée. Ils ont vu sortir Pierre Boislevent de sa maison, qui est au bout du village, un peu isolée, et la plus belle, assurément, de toutes les maisons du village. Et Pierre Boislevent portait son fusil en bandoulière, et l’on voyait bien qu’il était, de la paroisse, le plus cossu. N’était-il pas habillé trois fois, en laine, cuir et drap doublé, pour se protéger contre le froid, qui est sec et vif, et jusqu’à ses mains qui étaient vêtues, qui étaient vêtues de mitaines !

Voilà l’église qui apparaît, qui apparaît toute blanche sous la lune. La porte est ouverte, et il en sort de la lumière. Et les vitraux font aussi des carrés de clarté. On a oublié la chasse de Pierre Boislevent, et l’on se met à chanter à tue-tête :

Les anges dans nos campagnes…

Rien ne réchauffe comme de chanter. Mais une fois qu’on sera dans l’église, on fermera la porte. Parce que, tout de même, il gèle à pierre fendre. Serait-on en retard ? Il n’y a personne par les chemins. Mais non, on est en avance. Voici, là-bas, ceux de Pierregrosse, et, plus loin encore, ceux de Bellefontaine. Ils ont allumé leurs lanternes. Si ce n’est pas une pitié de dépenser sa bougie quand la lune brille pour rien !

Ceux de Bellefontaine ont rencontré une vieille femme, une vieille femme qui n’allait pas à la messe.

– Où va-t-elle, la vieille sorcière ?

– C’est la mère Blanc, et sa petite-fille est bien malade.

– Où va-t-elle, au lieu de la garder ?

– Est-ce qu’on sait ? Vous avez vu : elle a regardé nos chandelles avec un œil d’envie.

– C’est peut-être qu’elle n’en a point.

Maintenant, c’est un désert. Là-bas, l’église chante et prie. Mais la campagne est morte sous la lune. Elle est immobile, elle est glacée. Il n’y a pas de vent, rien ne remue, les étoiles sont à peine visibles et l’on dirait que la lune est accrochée pour toujours.

Pierre Boislevent s’est accroupi sur la neige, derrière un gros tronc d’arbre, à peine plus gros que lui. Il est jeune, il a le sang chaud, il a bu un bon coup. Sous ses trois manteaux, il est bien à l’aise, et il peut attendre longtemps son gibier. Mais quel gibier attend-il ?

Les lièvres sont terrés dans leur gîte : bien malin qui, sans chien, les découvrirait. Les oiseaux ont fermé leurs ailes. Quelle chasse singulière entreprend Pierre Boislevent, par cette nuit de Noël ?

Le long de la belle haie qui ferme le domaine, le beau domaine de Pierre Boislevent, une forme noire se traîne. De temps en temps, elle se penche pour ramasser quelque chose. Elle n’a pas beaucoup à se pencher, parce qu’elle est déjà tordue. C’est une vieille femme qui fait un fagot de bois mort.

Plus de doute, plus de doute. Pierre Boislevent, le riche fermier aux trois manteaux de laine, de cuir et de drap doublé, guette, par la nuit de Noël, un gibier humain.

II

– Je vous y prends, mère Blanc. Je vous y prends.

– Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !

Une main de fer s’est abattue sur le poignet de la mère Blanc. Elle a eu si peur de ce gros bel homme qui a surgi de derrière un tronc d’arbre, qu’elle a lâché le bout de son jupon, et que son bois est tombé. Tout son bois est tombé sur la neige, et il y en avait déjà beaucoup, de quoi réchauffer son foyer plus d’un jour.

– Vous me volez tout mon bois, mère Blanc, mon bois de chêne et de fayard.

– C’est du bois mort que j’ai ramassé.

– Mort ou non, mon bois est à moi.

– Il fait froid chez nous, monsieur Boislevent.

– Tant pis, tant pis ! mon bois est à moi.

– Il fait bien froid chez nous et ma petite-fille est malade.

– Tant pis, tant pis ! mon bois est à moi.

– Ma petite-fille est malade et j’aurais tant voulu qu’elle eût chaud !

– Tant pis, tant pis ! mère Blanc, vous serez condamnée.

– Elle n’a pas de couverture. Elle n’a pas de manteau.

– Pour sûr, mère Blanc, vous serez condamnée.

– Nous n’avons pas de bûche de Noël.

– Vous serez condamnée en justice, mère Blanc.

– Vous avez trois manteaux, et plus de bois qu’il ne vous en faut.

– Vous serez condamnée, en justice, par les juges des tribunaux, car, aussi vrai que Dieu existe, vous êtes une voleuse !

– Ah ! ne parlez pas de Dieu, vous n’en avez pas le droit.

– J’ai tous les droits, mère Blanc. J’ai tous les droits, puisque je suis propriétaire. Si Dieu existe, vous êtes une voleuse !

La mère Blanc s’est mise à genoux, s’est mise à genoux sur la neige, et ses vieux genoux ont craqué parce qu’ils ne plient pas facilement. Et le riche fermier croit que c’est pour lui demander grâce et pardon.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! prie la mère Blanc. Faites que cet homme connaisse le froid. Car, pour sûr, il ne le connaît pas.

… Pierre Boislevent, qu’est-ce que vous avez ? Est-ce la lune qui vous blanchit la face ? Et pourquoi remuez-vous les mâchoires quand vous avez bien dîné avant de sortir et que vous allez encore réveillonner au retour ? Mais, mais, mais ce sont vos dents qui claquent. Et vos mains, pourquoi s’agitent-elles ? Pourquoi font-elles des gestes qui ne signifient rien ? Ma parole, elles tremblent. Vous avez dans le corps du bon vin en quantité, et une bonne nourriture conséquente. Dans les veines, vous avez un sang tout rouge ; le sang d’un homme de trente ans. Et sur tout cela trois manteaux, un de laine, un de cuir, un de drap doublé. C’est à n’y rien comprendre : Pierre Boislevent, on dirait que vous avez froid !

Pierre Boislevent est tout seul devant sa haie. Il a laissé partir la mère Blanc, la mère Blanc qui pleurait. Une larme ou deux seulement, parce que les vieilles femmes ne pleurent pas comme les jeunes gens. Celle-là surtout qui est toute desséchée comme le bois qu’elle ramassait.

Son bois est resté sur la neige, et sa petite-fille aura froid cette nuit, cette nuit de Noël.

Elle aura tout de même moins froid, il faut l’espérer, que Pierre Boislevent, qui est là tout grelottant, – tout grelottant devant la haie, à la place ou la mère Blanc s’est agenouillée.

III

– Cabaretier, donne-moi du vin.

– Voilà, voilà, monsieur Boislevent.

– Pas celui-là. Du plus fort. Du vin qui met de la joie au corps.

– Voilà, voilà. C’est le meilleur.

– Pouah ! il tombe glacé dans l’estomac. Cabaretier, donne-moi de l’eau-de-vie. De celle qui met le feu dans le corps.

– Voilà, voilà. Elle a soixante degrés.

– Ce n’est pas assez. Ce n’est pas assez.

Pierre Boislevent est rentré chez lui. Il a réveillé son valet de ferme :

– Fais-moi du feu. Encore. Encore.

– La cheminée en est remplie.

– Encore. Encore. Je ne sens pas la flamme.

– Pourtant, elle vient jusque dans la chambre.

– Je ne la sens pas. Jette ces sarments, et pose ces bûches.

– Il fait une chaleur étouffante.

– Je ne la sens pas. Je ne la sens pas.

– Qu’avez-vous, maître, qu’avez-vous ?

– J’ai que ce bois ne chauffe pas, imbécile !

Pierre Boislevent s’est mis au lit. Trois couvertures sont posées sur lui. Il en réclame une autre, et puis une autre.

– Apportez-moi tout ce qu’il y a.

– En voilà cinq, en voilà six. Et par-dessus, un édredon.

– Vous avez dit un édredon ?

– Bien rembourré et bien moelleux.

– Je ne sens pas votre édredon, je ne sens pas vos couvertures.

Pierre Boislevent s’est levé. Il a demandé ses habits. Deux bonnes flanelles pour commencer, et sur sa chemise un tricot, puis son gilet de chasse et sa veste de cuir, et sa redingote des grands jours, et l’un sur l’autre trois manteaux. Ainsi accoutré, il a fait rire tout le monde.

– Pourquoi, Pierre Boislevent, tous ces costumes ? Est-ce pour nous montrer ta fortune ? Toute ta garde-robe y a passé.

– J’ai froid là-dedans. J’ai froid là-dessous.

– Tu as froid là-dedans ? Mais le soleil brille.

Un soleil d’hiver, assez bon en somme. Tu as froid là-dessous ? Ce n’est pas possible.

Ses mains tremblent sans cesse, ses dents claquent toujours. Pierre Boislevent connaît le froid.

IV

– Est-ce par ici chez la mère Blanc ?

– Non, c’est par là. Au bout du sentier.

– Cette masure croulante ?

– Justement, cette masure croulante.

Et la femme qui a guidé Pierre Boislevent de penser :

« Il ne connaît pas la demeure des pauvres. »

Mais elle a dit tout haut :

– Qu’avez-vous, monsieur Boislevent ?

– Je n’ai rien. Que voulez-vous que j’aie ?

– Vous avez beaucoup d’habits et froid par-dessous.

– J’ai froid par-dessous. J’ai toujours froid.

Il a frappé à la porte, deux coups qui en ont fait trois. Le tremblement des doigts a causé le troisième.

– Ouvrez-moi, mère Blanc, je vous prie.

La mère Blanc a ouvert la porte et Pierre Boislevent est entré. Ils tremblent tous deux, lui de froid, elle de peur. Et dans le fond de son lit, la petite fille tremble de peur et de froid.

– Que me voulez-vous ? Je n’ai pas emporté votre bois. Il n’y a pas de feu ici. Vous voyez : il n’y a pas de feu. Mais il y a une pauvre vieille femme et sa petite-fille malade.

– N’ayez pas peur, mère Blanc, je viens vous demander pardon.

– Me demander pardon ? Les riches ne demandent jamais ça aux pauvres.

– Vous êtes une bonne femme, mère Blanc. Et vous avez des secrets terribles. Je vous supplie de me pardonner. Voyez : mes dents claquent, mes mains tremblent. Je souffre du froid, et c’est très dur. Je ne suis pas comme vous habitué.

– On ne s’habitue pas à souffrir.

– On s’habitue à tout, et je n’ai pas l’habitude.

– Alors, vous vous habituerez.

– Ne dites pas cela, mère Blanc. Je ne sais pas vous parler. Les riches ont des mots à eux, qui ne sont pas les mots des pauvres. Ayez pitié de moi !

– Avez-vous eu pitié de mon enfant ?

– Je ne pense pas à votre enfant. Je pense à moi, qui ai bien froid.

– Vous avez du bois, monsieur Boislevent, du bon bois de chêne et de fayard, pour vous chauffer.

– Tout mon bois ne me réchauffe pas.

– Vous avez des manteaux en cuir, en laine, et en drap doublé.

– Tous mes habits ne me réchauffent pas.

– Vous avez du vin dans votre cave, et de l’eau-de-vie dans votre buffet.

– Mon vin et mon eau-de-vie ne me réchauffent pas.

– Alors, comment voulez-vous que je vous réchauffe ?

– Vous m’avez jeté un sort, mère Blanc. Vous m’avez jeté un sort, quand vous vous êtes agenouillée dans la neige. Ôtez-moi ce sort et je vous donnerai de l’argent. Je vous donnerai une pièce d’argent.

– Je ne vous ai pas jeté de sort.

– Je vous donnerai une pièce d’or, mère Blanc, et même deux pièces d’or.

– Dieu existe, et je ne suis pas une voleuse.

– Ôtez-moi ce sort, mère Blanc, et je vous donnerai trois pièces d’or, plus une d’argent pour votre petite-fille.

– Demandez à Dieu, monsieur Boislevent. Moi, je ne suis rien qu’une pauvre femme.

– Où le trouverai-je, mère Blanc ? Dites-moi où je puis le rencontrer.

– Allez vers la haie, vers votre haie, où, la nuit dernière, la nuit de Noël, vous m’avez trouvée. Peut-être qu’il y sera encore, puisqu’il est partout.

– J’y vais, mère Blanc, j’y vais tout de suite.

V

Il s’en est allé vers la haie, à l’endroit où le bois mort que la mère Blanc avait ramassé était répandu sur la neige.

– Il n’y a pas de Dieu ici. Il n’y a pas de Dieu là.

Mais voici qu’il s’est mis à genoux pour recueillir le fagot, le fagot à lui.

– J’emporterai du moins ce bois qui est à moi.

Il l’emporte chez lui et le met au feu. Mais le bois gémit, se tord et noircit, et ne veut pas prendre.

– C’est du mauvais bois. Je le donnerai à la mère Blanc. Je le lui donnerai contre son sort.

Il emporte son bois chez la mère Blanc. Il l’emporte sur son dos comme un valet de ferme.

– Voici votre bois. Je vous en fais don contre votre sort.

– Quand on veut donner, on ne demande rien en échange.

– Je vous le donne, mère Blanc. Il ne brûle pas.

– Quand on veut donner, on choisit ce qu’on a de meilleur.

La flamme a jailli, claire, du bois mort.

– Le bois prend chez vous et pas chez moi. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas pourquoi.

À la flamme claire, du fond de son lit, l’enfant a souri. Et du fond de sa vieillesse a souri la mère Blanc.

– Qu’avez-vous, mère Blanc ? Qu’as-tu, ma petite ? Vous riez, ma foi, toutes les deux.

– C’est la chaleur du feu qui nous fait du bien.

– Qui vous fait du bien ? Ah ! mère Blanc, regardez-moi. De tous vos yeux, regardez-moi.

– Pourquoi voulez-vous que je vous regarde ?

– Mes mains ne tremblent plus. Mes dents ne claquent plus. J’ai chaud, j’ai chaud. Qu’il est doux d’avoir chaud ! C’est une lumière dans les bras, dans les jambes, dans tout le corps, et dans les yeux et dans le cœur. Mère Blanc, mère Blanc, je vous dois cela. Pourquoi votre bois chauffe-t-il autant ?

– Ce n’est pas mon bois.

– Je vous l’ai donné.

– Alors, c’est parce que vous me l’avez donné.

– Ah ! mère Blanc, j’ai compris cette fois. J’ai compris le froid, j’ai compris le chaud, et que ceux-là seuls n’ont pas une vie gelée, qui donnent leurs biens pour faire du bonheur.

– Non, donner ses biens, ça ne suffit pas.

– Ça ne suffit pas ? Je comprends, mère Blanc, je comprends encore. Ce qu’il faut donner, c’est son cœur. Quand on l’a donné, tout le reste suit.

Et Pierre Boislevent quitte ses trois manteaux tour à tour, les met sur le lit de la malade comme de bonnes couvertures, et s’en va joyeux.

La charité l’a réchauffé…

Les frères de l’instruction chrétienne.  «Lectures littéraires 1» p.107-113

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Magnifique…  non?

J’aime tellement ce que l’on propose dans les vieux manuels…  On ne trouve jamais ce genre de textes dans nos manuels scolaires actuels.  C’est triste…

 

 

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