La chanson de la neige (texte)


La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos maisons!…

La neige dessine sur les toits en pente de grands rectangles éclatants. Elle borde les gouttières, coiffe les lucarnes, saupoudre les tourelles. Elle capitonne l’appui des fenêtres, met des croissants aux œils-de-bœuf, embrouille les à-jours des balustrades, étend des tapis blancs sur les marches du balcon, pose des calottes d’ouate sur les pommes de bois de l’escalier. La neige abolit les allées du jardin, charge sur son poteau le chalet des hirondelles, pénètre sous l’abri des berceaux.   Sur la place publique elle remplit la vasque de l’abreuvoir et la conque des tritons ; aux grands hommes de bronze, nu-tête dans la gloire, elle ajuste des perruques à marteau.

Elle fait aimer le feu de l’âtre, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos maisons!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos grands bois!…

La neige vole, et court, et tourbillonne dans le silence au-dessus des millions de bras ligneux, tendus immobiles vers le ciel gris. Elle glisse sur l’écorce argentée des érables, caresse la peau vivante des hêtres, s’accroche aux flancs loqueteux des noyers tendres. Elle déroule des cordons blancs tout le long des rameaux, corrige les angles des aisselles, enfarine les aigrettes des pins et la grappe écarlate du «bourreau des arbres», s’insinue dans la spirale des feuilles sèches cramponnées dans la mort à la branche nourricière. La neige comble dans les aulnaies les petits chemins des lièvres, envahit le ravage de l’original, scelle dans son terrier la marmotte endormie. La neige précède dans le sentier le chasseur solitaire; elle adoucit le vermillon de sa tuque, gagne pour lui des épaulettes, raidit les poils de ses moustaches, lui colle les cils au coin des yeux; elle tend des pièges sous ses pas, s’embusque au bout des rameaux verts pour le souffleter, et, quand il est passé, se hâte d’effacer la trace ovale des raquettes. Mais surtout, elle remplit les nids déserts : nids de crin, nids de mousse, et elle ensevelit sans retour l’amour et les chansons de la saison passée, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos grands bois!…
La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos champs!…

La neige endort en les touchant, les mille vies de l’herbe. Elle obture les sombres galeries où, dans des attitudes hiératiques, les chrysalides accomplissent leur rite mystérieux ! Elle met en vigueur les clôtures de cèdre gris qui se hâtent, sans jamais y atteindre, vers un horizon toujours pareil. Elle efface sur le ciel pâle la flèche des girouettes, la ligne oblique des brimbales. Elle encotonne les squelettes des verges d’or chevelues, mortes au dernier baiser du soleil caduc, et cache sous un domino d’hermine les croupes blafardes des rochers erratiques.  Et parce qu’elle aime le silence, doucement, bien doucement, en leur mettant sur la bouche ses millions de petites mains, elle fait taire les ruisseaux, la neige qui tombe, muette et blanche, sur nos champs!…
La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos habits!…

Miniatures d’étoiles, phalènes minuscules, effilochures de tissus célestes et inconnus, ces choses jolies, et légères, et mouvantes s’accrochent à notre coiffure, atterrissent sur nos épaules, se jettent dans nos bras. Leur multitude nous fait sentir notre isolement, leur richesse de forme et leur blancheur déconcertent notre pauvreté et nos souillures.  Petit flocon de neige, là, sur mon bras, comme tu dois en connaître des choses de la terre, du ciel et de la mer!… Qui es-tu?… D’où viens-tu?… Serais-tu une goutte d’eau peccamineuse condamnée par le Maître de la nature à errer, travestie en étoile, sous des ciels boréals?… Il y a des jours, des mois peut-être, sous la coupole de feu d’un ciel équatorial, tu jouais, goutte de lumière, bijou liquide, sur les fleurs de pierre d’un rivage de corail. Aspirée dans un rayon de soleil, tu t’es mise à courir le monde, par la route du firmament, tour à tour, vapeur, étoile ou perle!… Et tu t’en venais à ma rencontre, mignonne, et tout à l’heure, parmi tes millions de compagnes folâtres, tu me cherchais à droite, à gauche!…

Je t’admire, petit flocon de neige, ainsi posé sur un rayon de glace parmi les brins noirs de la laine, et j’ai peine à penser que, comme tous nos bonheurs d’ici-bas, tu n’es pas viable, qu’il faut que tu te fondes sous mon souffle ou que, sans m’avoir rien dit, tu t’en ailles te coucher avec l’infinie multitude de tes compagnes qui n’ont caressé personne, que nul oeil n’a remarquées et qui attendront des semaines et des mois, le printemps meurtrier et libérateur.

C’est à regret que je te secoue de mon bras, fragile étoile venue des cieux, étoile de neige qui tombe, muette et blanche, sur mes habits!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe, sur nos cœurs!…

Ses premières légions nous retrouvent chaque hiver, moins jeunes, plus courbés et plus éteints. La première tombée trouve toujours en l’intime de nous-mêmes des décombres d’espérances, des cadavres de bonheurs sur quoi tisser ses faciles suaires. La neige retrouve taries des sources qu’elle avait laissées jaillissantes ; elle trouve des rides établies sur les ruines des sourires!…

La neige tombe, muette et blanche, la neige tombe sur nos cœurs?

MARIE VICTORIN.  Croquis Laurentiens.

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