Une aurore boréale (texte)


Voici le texte qui accompagne mon fils de secondaire 1 demain matin.

Extraits de: Fleurs d’ennui

de Pierre Loti

« Avec un vocabulaire aussi restreint que celui de Racine, Pierre Loti a su rendre d’une manière remarquable ce phénomène mystérieux et presque insaisissable.»

La plaine de glace s’étend de tous côtés à perte de vue. La lumière boréale embrase et colore superbement cette nuit et ce désert. A travers le cristal étincelant des glaçons qui nous entourent, les reflets d’en haut se décomposent en tant d’arcs-en-ciel, que nous croyons marcher au milieu d’un monde fait tout entier de gemmes précieuses.

Au-dessus de nos têtes, les nuages qui planent sont d’un rouge sombre, d’une intense couleur de sang.

Et de grands rayons pâles traversent le ciel comme des queues de comètes; il y en a des milliers et des milliers, qui divergent tous d’une sorte de centre mystérieux, perdus au fond de l’immensité noire: le pôle magnétique. Des faisceaux, des gerbes de rayons, s’élancent et se déforment, reparaissent et puis s’éteignent. Cette étrange magnificence change et remue.

C’est la splendeur de cette force insaisissable, inconnue, qu’on a appelée magnétisme. Cette puissance occulte se donne ce soir une grande fête, par cette nuit d’hiver, là-bas dans les régions hyperborées. Elle rayonne, elle éblouit, elle inquiète! elle jette son épouvante de chose inexpliquée, incompréhensible, spectrale.

Une sorte de tremblement continu agite toute cette lumière. On croit l’entendre bruire et crépiter – on écoute -, rien … Ce n’est qu’une grande fantasmagorie silencieuse. Ce feu est froid et mort, dans ce ciel et sur cette mer gelée, c’est le silence absolu …

(…) Les nuages, qui d’abord ressemblaient à du sang vu par transparence, ont peu à peu changé de couleur. Les uns sont devenus d’un rouge sombre, les autres d’un rose triste et mourant.

Les grands rayons pâles s’en vont à la débandade dans le ciel immense; on dirait qu’ils ont perdu leur centre; on dirait qu’on les en a détachés en les tranchant: du côté du pôle, leurs sections sont nettes comme des sections faites à coup de ciseaux.

Seulement ils se tiennent encore entre eux, les rayons pâles, juxtaposés en longues séries mouvantes et tremblantes. Cela semble des bandes d’une gaze lumineuse plissée à petits plis.

Des souffles mystérieux, qu’on ne sent pas sur terre, des souffles magnétiques, agitent doucement ces étoffes de feu blême; elles s’enroulent en spirales légères, ou se déploient comme des banderoles impalpables, en s’éteignant toujours.

De dernières rougeurs, presque livides, paraissent encore çà et là sur les nuages.

De derniers lambeaux de cette gaze lumineuse traînent au hasard dans l’espace, en tremblant toujours. Ils deviennent de plus en plus diaphanes. Ils sont si vagues,’qu’on a peine à les suivre. Ils sont si ténus, que l’œil les perd. Ils ne sont plus rien. La lumière polaire est éteinte. L’aurore boréale vient de mourir.

La nuit noire et glacée nous enveloppe et nous n’y voyons plus, au milieu de ce chaos déchiqueté, qui est une mer figée…

PIERRE LOTI.  Extrait de «Fleurs d’ennui»

Si ce texte vous intéresse :

Une aurore boréale_texte

Quel magnifique texte…  n’est-ce pas?

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