L’oeil du menuisier (texte)


Quel magnifique texte!  J’aime trouver ce genre de trésor!  Il fera parti de la prochaine séquence de travail de mon dernier.

Un menuisier avait un bel atelier où il exerçait son métier avec amour. Un jour, en l’absence du patron, les ouvriers se réunirent en grand conseil. La séance fut longue et animée et parfois même véhémente. Il s’agissait d’exclure de l’honorable assemblée un certain nombre de membres.

L’un d’eux prit la parole : « Nous devons expulser notre sœur la scie, parce qu’elle déchiquette tout et fait grincer les dents. Elle a le caractère le plus mordant de toute la terre ! ».

Un autre intervint : « Nous ne pouvons pas garder parmi nous notre frère le rabot. Il a un caractère coupant et tatillon au point d’éplucher tout ce qu’il touche ».

« Frère marteau, protesta un autre outil, a un sale caractère, lourdaud et violent. C’est un vrai cogneur. Sa façon de battre sans cesse jusqu’à taper sur les nerfs de tout le monde, est plus que choquante. Chassons-le ! ».

« Et les clous ? Peut-on vivre avec des gens piquants ? Qu’ils s’en aillent tous ! Sans parler de la lime et de la râpe. Leur compagnie est cause de continuelles frictions. Chassons aussi le papier de verre : il ne semble exister que pour égratigner son prochain ! ».

Ainsi débattaient avec de plus en plus d’animosité les outils du menuisier. Ils parlaient tous en même temps. Le marteau voulait expulser la lime et le rabot qui, à leur tour, voulaient se débarrasser des clous et du marteau. Et ainsi de suite. À la fin de la séance, tout le monde avait exclu tout le monde.  La réunion fut brusquement interrompue par l’arrivée du menuisier. Tous les outils se turent quand ils le virent s’approcher de son établi.

L‘homme prit une planche et la scia avec la scie mordante.  Il la rabota avec le rabot qui pèle tout ce qu’il touche.  Sœur la hache, qui blesse cruellement, sœur la râpe à la langue rugueuse, frère papier de verre qui gratte et égratigne : tous entrèrent en action, l’un après l’autre, l’un avec l’autre.

Le menuisier prit ensuite les frères clous au caractère piquant ainsi que le marteau qui frappe et percute. Il se servit de tous ses outils avec leurs défauts, leur caractère insupportable et, grâce à eux tous, il fabriqua un berceau. Un magnifique berceau pour accueillir un bébé qui allait naître.

Puis il attaqua son dernier projet : un bateau qui allait permettre de mener à bon port des gens éloignés les uns des autres par un océan de préjugés.

Jean-Michel Martin, http://j.m.martin.chez.tiscali.fr/diverses.htm

Si ce texte vous intéresse :

L’oeil du menuisier

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