Tartarin à la chasse au lion (texte)


Comme je l’ai mentionné cette semaine, malgré nos deux semaines «géographie», mon fils-3 lira et travaillera «oralement» quelques textes avec moi.

Voici celui que j’ai sélectionné pour lui cette semaine :

Par une invention des plus originales, les chasseurs de Tarascon se sont formés en club, pour tirer, à défaut de gibier, sur leur casquette en l’air.  Le plus habile d’entre eux, Tartarin, grisé par ses succès, s’est rendu en Algérie, afin d’y déployer son adresse dans une chasse plus digne de lui.  Le récit qui suit nous le montre, un soir, attendant un lion à l’affût.

C’était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantes bizarres, de ces plantes d’Orient qui ont l’air de bêtes méchantes. Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s’étirait par terre en tous sens. À droite, la masse confuse et lourde d’une montagne, l’Atlas peut-être !… À gauche, la mer invisible, qui roulait sourdement… Un vrai gîte à tenter les fauves.

Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tartarin de Tarascon mit un genou en terre et attendit… Il attendit une heure, deux heures… Rien !…

Alors il se souvint que, dans ses livres, les grands tueurs de lions n’allaient jamais à la chasse sans emmener un petit chevreau qu’ils attachaient à quelques pas devant eux et qu’ils faisaient crier en lui tirant la patte avec une ficelle. N’ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut l’idée d’essayer des imitations, et se mit à bêler d’une voix chevrotante : « Mé ! Mé !… »

D’abord très doucement, parce qu’au fond de l’âme il avait tout de même un peu peur que le lion l’entendît… puis, voyant que rien ne venait, il bêla plus fort : « Mê !… Mê !… » Rien encore !… Impatienté, il reprit de plus belle et plusieurs fois de suite : « Mê !… Mê !… Mê !… » avec tant de puissance que ce chevreau finissait par avoir l’air d’un bœuf…

Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de noir et de gigantesque s’abattit. Il se tut… Cela se baissait, flairait la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait et s’arrêtait net… c’était le lion, à n’en pas douter !… Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans l’ombre… En joue ! feu ! pan ! pan !… C’était fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas de chasse au poing.  

Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terrible répondit.  

« Il en a ! » cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes jambes, il se préparait à  recevoir la bête ; mais elle en avait plus que son compte et s’enfuit au triple galop en hurlant… Lui pourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle… toujours comme dans ses livres !

Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou trois heures d’attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait. 

« Si je faisais un somme en attendant le jour ? » se dit-il, et, pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri… Mais voilà le diable ! cette tente-abri était d’un système si ingénieux, si ingénieux, qu’il ne put jamais venir à bout de l’ouvrir. 

Il eut beau s’escrimer et suer pendant une heure, la damnée tente ne s’ouvrit pas… Il y a des parapluies qui, par des pluies torrentielles, s’amusent à vous jouer de ces tours-là… De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l’ustensile par terre, et se coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu’il était.

« Ta, ta, ra, ta ! Tarata !… » 

– Quès aco ?… fit Tartarin, s’éveillant en sursaut.

C’étaient les clairons des chasseurs d’Afrique qui sonnaient la diane, dans les casernes de Mustapha… Le tueur de lions, stupéfait, se frotta les yeux… Lui qui se croyait en plein désert !… Savez-vous où il était ?… Dans un carré d’artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de betteraves. 

Son Sahara avait des légumes… Tout près de lui, sur la jolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes, toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant : on se serait cru aux environs de Marseille, au milieu des bastides et des bastidons.  

La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante humeur.  

« Ces gens-là sont fous », se disait-il, « de planter leurs artichauts dans le voisinage du lion… car enfin, je n’ai pas rêvé… Les lions viennent jusqu’ici… En voilà la preuve… »   

La preuve, c’étaient des taches de sang que la bête en fuyant avait laissées derrière elle.  Penché sur cette piste sanglante, l’œil aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva, d’artichaut en artichaut, jusqu’à un petit champ d’avoine… De l’herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare, couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un… Devinez quoi !… 

« Un lion, parbleu !… » 

Non ! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs en Algérie et qu’on désigne là-bas sous le nom de bourriquots.

Alphonse Daudet

Si ce texte vous intéresse :

Tartarin à la chasse au lion

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