La maison condamnée (texte)


Voici un des textes que je propose à mon fils-3 (secondaire 1-5e) pour son deuxième thème sur les maisons.

Enfants, elle nous faisait peur ; nous n’osions l’approcher.

Pourtant, la barrière donnant sur le jardin était ouverte ; mieux encore : arrachée de ses gonds, la barrière gisait par terre. Et personne pour interdire l’entrée ! Au retour de l’école ou de l’église – nous marchions alors pour notre première communion – il eût fait bon, la maison condamnée se trouvant à mi-chemin, s’y arrêter, s’asseoir sur les marches basses du perron. D’autant que dans le verger tout proche il y avait des prunes, des cerises à grappes, des pommes, des gadelles, qui mûrissaient au soleil, et que, dans le jardin, des fleurs, poussées au hasard du soleil et de la rosée, envahissaient les allées avec les herbes folles et s’ouvraient au petit bonheur. Tout cela était à l’abandon, sans maître, sans gardien. Mais nous passions, sans arrêter jamais, devant la maison condamnée : elle nous faisait peur.

Aussi, c’était, au bord du chemin, comme un tombeau. Des planches, grossièrement clouées en travers, barraient la porte et les fenêtres de la triste demeure. Jamais une fumée à sa cheminée de pierres ; jamais un rayon de soleil sur la planche de son seuil ; jamais une lumière à ses yeux clos. Aveugle et sourde, la maison abandonnée restait indifférente à la large diaprure des champs, comme au bruissement infini des prés ; froide et muette, rien ne pouvait la faire sortir de sa torpeur, et nulle voix humaine n’éveillait ses échos. Nulle voix humaine… mais, la nuit, n’avait-on pas entendu, dans le vent qui soufflait, venir de la maison morte des cris longs comme des plaintes ? Plusieurs l’affirmaient.

L’un de nous avait un jour proposé d’écarter les planches d’une fenêtre et de regarder en dedans. Mais nul n’avait osé. Il se passait peut-être, sous ce toit, des choses terribles ; derrière les fenêtres closes, des ombres sans doute remuaient ; et quelle terreur, si, l’oeil à la vitre, nous avions aperçu, dans une chambre tendue de noir, un cercueil, un mort, et des cierges autour !… Le soir, nous passions de l’autre côté du chemin et détournions la tête, de peur de voir quelque chose.

La maison était-elle donc hantée, comme la faisaient nos imaginations d’enfants ? Non, mais de vieux souvenirs glissaient le long de ses murs, et des âmes anciennes pleuraient lamentablement au fond de ses chambres vides.   Autrefois, la maison condamnée avait été vivante et joyeuse ; joyeuse du rire des enfants nombreux et de la gaîté chantante des grands-pères, vivante du travail qui sanctifie les jours et fait les âmes fortes. Pendant un siècle et plus, les fils avaient succédé aux pères et possédé ce bien au soleil, et toujours la terre avait nourri leurs familles. Pendant un siècle et plus, les ancêtres les uns après les autres étaient nés, avaient vécu, étaient morts dans la maison aujourd’hui fermée ; et chacun, quand il était parti pour le grand voyage, avait laissé l’adieu de son regard s’en aller, par la fenêtre ouverte, vers le même champ et le même bouquet d’arbres.

Mais, un jour, le bien échut en partage à un fils en qui l’âme des aïeux ne devait point revivre. Celui-ci, chercheur d’une tâche moins rude, refusa à la terre le travail de ses mains et la sueur de son front. La terre se ferma ! Le pain manqua dans la maison ! Et lui, déjà déraciné, maudit la terre, qui pourtant ne demandait qu’à produire et que désolait la stérilité de ses friches. Attiré par le mirage d’un luxe facile, le mauvais habitant résolut de s’expatrier ; il vendit ses bêtes, ses meubles, son roulant de ferme ; puis, comme on cloue un cercueil, il barra les portes et les fenêtres de la maison paternelle ; il s’en alla…

Et depuis, la maison de l’émigré était fermée, condamnée, presque maudite, objet de terreur pour les enfants, de tristesse pour les voisins, de désolation pour la paroisse.

(…)

Et pourtant, ô Terre maternelle, je te prie de ne point maudire ceux qui sont partis. Tous ne sont pas des ingrats. Si quelques-uns t’ont reniée et t’oublient dans la fumée des villes, ne sais-tu pas que, pour plusieurs, des drames douloureux purent seuls amener le dénouement du départ, et que de loin ceux-là te restent fidèles, rêvent encore de toi, t’aiment d’un amour plus fort que l’exil ? Chéris-les toujours, ô Terre, sous quelques cieux qu’ils peinent ; ils sont encore tes fils ; ils font vivre à l’étranger l’âme de la patrie ; ils continuent là-bas l’oeuvre que tu appris à leur enfance.

Espère-les, aussi, bonne Terre ! Si l’exil, un jour, leur est dur, et si la Providence veut qu’ils te reviennent, accueille-les, clémente et douce. Pour fêter leur retour, mets des fleurs plus fraîches au bord de tes routes, baigne tes champs dans une lumière plus chaude, fais-toi plus verdoyante et plus belle. Puis, ouvre-toi, facile, aux socs de leurs charrues ; reçois, mère féconde, la semence que leurs mains meurtries viendront épandre sur tes sillons ; et, joyeuse, germe encore, pour tes fils revenus, des blés lourds et hauts sur paille ; couvre tes prés d’herbe grasse ; emplis tes bois de rumeurs favorables ; et par toutes les fenêtres de la maison rouverte, fais entrer l’odeur, la bonne odeur de tes foins coupés !…

Adjutor Rivard, Chez Nous. Chez nos gens.  1923

Analyse du texte :

  1. Quelle est la nature de ce morceau?  De quel ouvrage est-il tiré?
  2. Quelle est l’idée maîtresse?
  3. Retrouvez le plan du texte.
  4. Montrez que la phrase du début introduit le sujet traité, en présentant l’idée dominante de la première partie.
  5. À quels signes reconnaissait-on que cette maison était abandonnée?
  6. À quoi compare-t-on la maison dans le troisième alinéa?  Montrez la justesse de cette comparaison; indiquez les mots et les expressions qui conviennent également à la maison et au tombeau.
  7. L’incident relaté dans le troisième alinéa est-il vraisemblable?  Le serait-il s’il s’agissait de personnes âgées?
  8. Dites comment l’auteur a exprimé cette pensée : «les murs de la maison conservaient la trace des anciens propriétaires».
  9. Pour faire encore mieux ressortir l’état actuel de la maison, l’auteur a recours au contraste : il montre ce qu’elle était autrefois; rapprochez les uns des autres les principaux éléments de ce contraste.
  10. Quel sentiment domine dans ce sixième alinéa?  Comment la continuité du bonheur y est-elle mise en relief?  Citez un passage touchant.
  11. Comment est-il dit que le dernier descendant de ces cultivateurs ne leur ressemblait pas?  qu’il tomba dans la misère?
  12. Relevez dans le septième alinéa quelques verbes expressifs, des propositions brèves et une comparaison suggestive qui contribuent à rendre tragique la scène de départ.
  13. L’idée dominante de la première partie (quelle est-elle?) reparaît à la fin de la seconde et rend ainsi sensible l’unité du sujet.
  14. Comment excuse-t-on le départ du cultivateur?  et comment a-t-on exprimé la possibilité de son retour?
  15. Que demande l’auteur à la Terre : 1- pour accueillir l’émigré; 2- pour l’encourager dans ses travaux?
  16. Justifiez l’emploi de chaque épithète du dernier alinéa.
  17. Quels sentiments manifeste l’auteur dans ce morceau?
  18. Quelles sont vos propres impressions à la suite de cette lecture?

 

Sujet de rédaction :

Décris la maison que tu habites, et dis les impressions qu’elle produit en toi.  (Dans la première partie (l’introduction), insiste sur les détails caractéristiques, pittoresques, sur ce qui distingue ta maison d’une maison quelconque.)

Procure des frères de l’instruction chrétienne.  «Lectures littéraires Tome 1».1948

Si cela vous intéresse :

La maison condamnée_Thème 2

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